L'EMDR : retraiter le passé lorsqu'il continue d'habiter le présent
- Rachel Durant

- 4 mai
- 7 min de lecture
On ne revit pas le trauma en EMDR. On s’en approche juste assez pour qu’il puisse enfin appartenir au passé.
Vous avez peut-être entendu parler de l’EMDR avec scepticisme, peut-être avec curiosité. Des yeux qui suivent les doigts d’un thérapeute et des traumatismes qui se résolvent. Cela semble presque trop simple.
Et pourtant. L’EMDR est aujourd’hui l’une des approches les mieux validées scientifiquement pour le traitement du trauma. L’OMS, l’INSERM et de nombreuses agences de santé le recommandent comme traitement de première intention pour le stress post-traumatique.
La science valide, la réputation précède et il reste toujours une partie de soi qui doute, tant qu’on n’a pas vécu l’expérience. Ce doute est normal. Il fait partie du chemin.
Ce que je vois, en revanche, c’est le moment où quelque chose change. La posture qui s’ouvre. Le regard qui s’allège. Le sourire qui arrive, parfois surpris lui-même d’être là. La personne réalise que la sensation désagréable qu’elle portait dans son corps n’est plus là. Ou qu’elle a considérablement diminué. Ce moment-là appartient à la personne. Pas à la technique.

L’histoire de l’EMDR : une découverte par hasard
En 1987, Francine Shapiro, psychologue américaine, remarque que ses pensées anxieuses s’apaisent spontanément lorsque ses yeux bougent rapidement de droite à gauche. Intriguée, elle explore systématiquement ce phénomène et développe progressivement l’EMDR : Eye Movement Desensitization and Reprocessing, Désensibilisation et Retraitement par les Mouvements Oculaires.
Stephen Porges, dont les travaux sur la théorie polyvagale ont transformé notre compréhension du trauma, souligne que l’efficacité de l’EMDR tient précisément à sa capacité à s’adresser au système nerveux autonome directement, là où les mémoires traumatiques sont encodées.
Ce qui se passe dans le cerveau pendant l’EMDR
Pour comprendre l’EMDR, il faut d’abord comprendre le modèle théorique qui le fonde : le Traitement Adaptatif de l’Information (TAI), développé par Francine Shapiro. Ce modèle postule que le cerveau possède un système naturel de traitement des expériences, une capacité innée à intégrer ce qu’il vit, à tirer des apprentissages des expériences douloureuses, et à les mettre à distance dans la mémoire.
Dans le trauma, ce système est bloqué. L’expérience traumatique reste encodée dans sa forme originale, avec toutes ses émotions, ses sensations, ses croyances intactes. Elle ne peut pas s’intégrer dans la mémoire narrative comme une expérience du passé. Elle reste vivante, réactivable, comme si le danger était encore présent.
Les neurosciences confirment ce tableau. Bessel van der Kolk a montré que les souvenirs traumatiques restent encodés de façon fragmentée dans le système nerveux. Daniel Siegel a mis en évidence que l’EMDR active des mécanismes proches de ceux du sommeil paradoxal, phase pendant laquelle le cerveau intègre naturellement les expériences. Allan Schore a précisé que ce travail s’opère principalement dans l’hémisphère droit, là où les émotions et la mémoire implicite sont traitées et là où les traumatismes sont encodés.
Ce que tout cela dit concrètement : votre corps se souvient, même quand votre tête voudrait oublier. Et c’est précisément là que l’EMDR intervient.
Est-ce que vous avez des souvenirs difficiles qui semblent rester aussi vifs qu’au moment où ils se sont produits, comme si le temps ne les avait pas atténués ?
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Le protocole EMDR : ce qui se passe concrètement
L’EMDR ne vous demande pas de replonger dans l’histoire entière. C’est comme regarder une photo douloureuse, pas revivre la scène. On s’approche du pire moment, celui qui reste gravé dans le corps, mais on l’approche avec des lunettes différentes. Et progressivement, la photo perd ses couleurs les plus crues.
Ce pire moment, on l’aborde dans ses dimensions sensorielles, une image, une sensation physique, une émotion, pas comme un récit. C’est aussi l’opportunité de mettre des mots sur ce que la personne a pensé d’elle-même au moment du trauma, et pense encore aujourd’hui. Et sur ce qu’elle aimerait pouvoir penser d’elle-même.
Pendant le retraitement, il n’y a pas d’intellectualisation. Pas d’analyse, pas de récit. Le cerveau fait son travail et éviter de mettre de l’eau au moulin, c’est précisément ce qui permet au système nerveux de traiter sans se noyer.
Le protocole suit huit phases structurées, du recueil de l’histoire à la réévaluation en fin de séance, qui peuvent s’étaler de quelques séances à plusieurs mois selon la complexité du trauma. Chaque phase a son rôle, et aucune n’est accessoire. Ce protocole s’intègre dans une thérapie globale, pour moi la thérapie psychocorporelle somatique, qui offre le cadre et les ressources nécessaires à ce travail en profondeur.
Après une séance : ce qui peut se passer
Dans les jours qui suivent une séance de retraitement, il est fréquent d'observer des effets variés : des flashs, des émotions qui remontent, des souvenirs inattendus. Parfois aussi une grande sensation de calme, de légèreté, de soulagement. Quelles que soient ces manifestations, elles font partie du processus. Le cerveau continue son travail entre les séances. Le retraitement demande d'aller jusqu'au bout. Interrompre le suivi avant que le souvenir soit intégralement traité peut laisser le système nerveux dans un état d'activation partielle, plus inconfortable que le point de départ.
Qu’est-ce qui vous attire ou vous retient dans l’idée d’explorer l’EMDR, savez-vous si c’est une pensée, une émotion, ou une sensation dans le corps ?
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Trauma complexe : pourquoi le chemin est différent
L’EMDR est très efficace pour les traumatismes simples, un accident, une agression, un événement précis. Dans le trauma complexe, celui qui résulte d’expériences répétées, prolongées, souvent dans l’enfance, le chemin est très différent.
Judith Herman, psychiatre spécialisée dans le trauma, a montré que le traitement du trauma complexe doit suivre des phases distinctes et que vouloir aller trop vite vers le retraitement peut être contre-productif, voire déstabilisant.
La première étape est toujours la stabilisation, apprendre à réguler le système nerveux, à reconnaître les signes précoces d’activation, à revenir au calme lorsque l’intensité monte.
Vient ensuite la construction des ressources internes : une respiration qui s’ancre, une sensation de sol sous les pieds, un souvenir de sécurité qui peut être retrouvé dans le corps.
Ce travail de préparation demande plus ou moins de temps selon les personnes. Il n’est pas un préalable contraignant, il est déjà, en lui-même, de la guérison.
Est-ce que vous avez déjà tenté d’approcher un souvenir difficile et ressenti que votre corps était dépassé, que ça allait trop vite, trop fort ?
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EMDR et thérapie psychocorporelle somatique : une approche intégrative
Dans ma pratique, l'EMDR ne fonctionne pas seul. Il s'intègre dans un travail psychocorporel plus large qui inclut la somatothérapie (méthode Camilli®) et le yoga somatique
Les personnes qui portent un trauma complexe sont souvent très éloignées de leur corps. Pas par négligence, mais parce que le corps a été inconsciemment associé au danger. Alors, onlk vit dans sa tête. On pense, on analyse, on comprend. Et on porte une colère sourde, une culpabilité tenace, des émotions intenses qui débordent ou qui se figent, sans savoir vraiment d’où elles viennent ni comment les traverser.
Avant même d’approcher les souvenirs, c’est le temps d’apprivoiser le corps. Apprendre à l’écouter, ce qu’il crie parfois, ce qu’il murmure souvent. Réapprendre que le corps peut être un allié, pas une menace.
C’est aussi l’opportunité d’apprivoiser la relation. Créer une alliance thérapeutique solide, un espace de co-régulation où le système nerveux peut progressivement expérimenter que la présence de l’autre est sûre.
C’est cette fondation, corporelle et relationnelle, qui rend ensuite le retraitement EMDR possible, solide, et véritablement intégrable.
Mon approche est trauma-informée : chaque décision thérapeutique tient compte de l’état du système nerveux, du rythme de la personne et de sa capacité à traverser ce qui émerge sans être submergée. Nous n’allons jamais plus vite que ce que le système nerveux peut tolérer.
Posez une main sur votre ventre. Respirez. Y a-t-il quelque chose que votre corps porte depuis longtemps, une émotion, une tension, un souvenir qui revient et qui n’a pas encore trouvé l’espace pour se poser ?
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Des séances en cabinet ou en téléconsultation
Les séances en visio présentent un avantage spécifique pour certaines personnes : rester dans son propre environnement, avec ses repères, sa sécurité familière, peut favoriser un état de régulation du système nerveux plus profond. Pour certains traumas, cette sécurité de l’environnement connu n’est pas un détail. C’est une condition qui rend le travail possible.
L’EMDR n’est pas une baguette magique. C’est un outil puissant, quand il est utilisé au bon moment, dans le bon cadre, avec le bon rythme. Et dans le trauma complexe, ce bon moment arrive souvent après un long travail de préparation qui est, lui-même, déjà de la guérison.
Pour aller plus loin, quelques questions à vous poser :
Y a-t-il des souvenirs dans votre vie qui restent aussi vifs qu’au moment où ils se sont produits et savez-vous ce que votre corps fait quand vous y pensez ?
Est-ce que vous sentez que votre système nerveux est suffisamment stable pour approcher des souvenirs difficiles ou est-ce qu’il a besoin de plus de sécurité d’abord ?
Qu’est-ce qui vous attire ou vous retient dans l’idée d’explorer l’EMDR ?
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Références
Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Guilford Press
Van der Kolk, B. (2014). Le corps n’oublie rien. Albin Michel
Siegel, D. (2010). Mindsight. Bantam Books
Schore, A. (2012). The Science of the Art of Psychotherapy. W. W. Norton & Company
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. Basic Books
Porges, S. (2011). The Polyvagal Theory. W. W. Norton & Company
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
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Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.



