La blessure d’injustice : quand la perfection devient une armure
- Rachel Durant

- 14 janv. 2020
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 18 heures
Ce que la froideur et l’exigence précoces inscrivent dans le système nerveux et comment retrouver le droit d’être imparfait.
Ne jamais flancher, tout contrôler. Se montrer fort, efficace, irréprochable et ressentir une culpabilité sourde dès qu’on ralentit, dès qu’on demande de l’aide, dès qu’une émotion déborde malgré soi. La blessure d’injustice ne ressemble pas toujours à une blessure. Elle ressemble à de la rigueur, à de la discipline, à une haute exigence que l’on croit choisie. Mais derrière cette armure brillante, il y a un enfant qui a appris que ses émotions n’avaient pas droit de cité et que la seule façon d’être aimé était d’être parfait.
Ce que cette blessure installe dans le corps est précis : un tonus musculaire chroniquement élevé, une respiration haute et contrôlée, une mâchoire serrée, des épaules qui ne descendent jamais tout à fait. Le corps tient. Cette vigilance permanente a un coût que la personne ne mesure pas parce qu’elle ne connaît rien d’autre.

Ce que l’exigence précoce fait au système nerveux
Un environnement froid et exigeant, où l’erreur n’est pas tolérée et les émotions sont perçues comme des faiblesses, voilà ce qui génère la blessure d’injustice. L’enfant n’est pas nécessairement maltraité. Il est souvent admiré, encouragé à exceller.
Mais quelque chose manque : la permission d’être ordinaire, fatigué, triste, imparfait et d’être aimé quand même.
Allan Schore, neuroscientifique spécialisé dans le développement du cerveau affectif, a montré que les environnements qui ne tolèrent pas les émotions difficiles conduisent l’enfant à développer des mécanismes d’inhibition émotionnelle précoces, pas parce qu’il ne ressent pas, mais parce qu’il a appris que ressentir était dangereux. Le résultat est un système nerveux qui sait comment performer, mais ne sait plus comment se reposer.
Robert Sapolsky a documenté le coût physiologique de ce type de régulation par l’inhibition : une activation chronique de l’axe du stress, un niveau de cortisol maintenu durablement élevé, une tension musculaire de fond qui ne se relâche pas vraiment, même au repos. La personne qui porte la blessure d’injustice n’est pas stressée au sens aigu du terme, elle est en tension permanente, ce qui est souvent plus coûteux parce que moins visible.
Stephen Porges a montré que cette tension permanente maintient le système nerveux sympathique en activation chronique de bas niveau, un état d’alerte silencieux qui consomme de l’énergie en permanence et réduit progressivement la capacité à accéder au circuit ventral vagal, celui de la sécurité, de la connexion et du repos.
Est-ce que vous reconnaissez dans votre corps cette tension permanente — les épaules qui ne descendent pas, la mâchoire serrée, la respiration haute et savez-vous depuis quand elle est là ?
👉 Pour aller plus loin : Stress et système nerveux : ce que votre corps essaie de vous dire
👉 Pour aller plus loin : L’inhibition de l’action : quand ne pas pouvoir agir rend malade
Comment la blessure d’injustice se manifeste dans le corps et dans la vie
Dans le corps, la blessure d’injustice produit une posture de contention tout est tenu, contrôlé, maintenu. Les épaules sont hautes et rigides, la nuque tendue, la mâchoire serrée. La respiration reste haute, thoracique, jamais tout à fait descendue dans le ventre. Le plexus solaire est souvent contracté, comme si le corps avait appris à verrouiller l’accès aux émotions avant qu’elles n’atteignent la conscience.
Dans la vie, la blessure d’injustice produit une exigence permanente envers soi d’abord, envers les autres ensuite. Une difficulté à déléguer parce que l’autre ne fera pas aussi bien. Une culpabilité lorsqu'on se repose pendant que d’autres travaillent. Une irritation sourde face à ce qui est perçu comme de la paresse ou du favoritisme. Derrière cette irritation, il y a fréquemment une question que personne ne formule à voix haute : Pourquoi eux ont-ils le droit de ne pas être parfaits et pas moi ?
Bessel van der Kolk a montré que ces patterns de contention corporelle ne sont pas de simples habitudes posturales. Ce sont des stratégies de survie inscrites dans le système nerveux, des façons d’être dans le monde qui ont permis à l’enfant de rester en lien avec des figures d’attachement exigeantes. Elles ont été utiles. Elles ont un coût à l’âge adulte.
Une femme que j’accompagnais, cadre dans une grande entreprise, toujours impeccable, toujours en avance, est arrivée en séance avec un sourire figé et une manière de parler très rapide, comme si ralentir était dangereux. Elle disait : « Je n’ai pas le droit de craquer. » Après plusieurs mois de travail, quelque chose s’est déposé. Un jour, elle a soufflé : « J’ai le droit de ne pas y arriver». Ce n’était pas une résignation. C’était une découverte, celle que sa valeur n’était pas conditionnée à sa performance.
Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette exigence permanente envers vous-même — et savez-vous ce que ça coûte à votre corps ?
👉 Pour aller plus loin : Croyances limitantes : pourquoi votre corps en sait plus que votre mental
👉 Pour aller plus loin : Être vraiment soi-même : ce que votre système nerveux a à dire
Ce que le travail psychocorporel permet
Travailler sur la blessure d’injustice, c’est apprendre à déposer une armure qu’on portait si longtemps qu’on ne savait plus qu’elle était là et découvrir que ce qu’elle protégeait n’avait pas disparu.
« La première fois que j’ai vraiment senti mes épaules descendre, j’ai eu envie de pleurer. Je ne savais pas que je les tenais aussi haut ». Ce que cette femme décrivait n’était pas une prise de conscience intellectuelle. C’était une expérience corporelle, le moment où le système nerveux a commencé à percevoir la différence entre la tension et le relâchement.
En yoga somatique et en somatothérapie (méthode Camilli®), le travail sur la blessure d’injustice commence par ce que le corps tient, les zones de contraction chronique, la respiration qui ne descend pas, le plexus solaire verrouillé. Pas pour les forcer à se relâcher, mais pour les explorer avec curiosité : qu’est-ce qui se passe lorsque la respiration descend un peu plus loin ? Quelle émotion attend derrière cette mâchoire serrée depuis si longtemps ?
Peter Levine a montré que les émotions inhibées restent encodées dans le corps sous forme de tension résiduelle. Le travail somatique permet de les approcher progressivement, dans un espace suffisamment sécurisant pour que le système nerveux commence à réviser son niveau de contrôle de base. Ce n’est pas un effondrement. C’est une armure qui s’assouplit lentement, par endroits.
L’EMDR, développé par Francine Shapiro, permet de travailler sur les expériences spécifiques qui ont ancré la conviction que la perfection était la condition de l’amour. Ces croyances ne disparaissent pas avec la compréhension intellectuelle. Le retraitement permet de les revisiter et de modifier progressivement ce que le corps anticipe lorsqu'il s’accorde de ne pas être parfait.
Est-ce que vous pouvez identifier un moment où vous vous êtes autorisé à ne pas être parfait — et comment votre corps a réagi dans ce moment ?
👉 Pour aller plus loin : Écouter son corps : et s’il en savait plus que votre tête ?
La blessure d’injustice ne dit pas qu’on manque de courage. Elle dit qu’on a appris que la vulnérabilité était interdite. Et comme tout ce qui touche au système nerveux, cela peut changer.
Pas en baissant ses exigences, mais en apprenant que la valeur n’a pas à être conditionnée à la performance et que le corps peut enfin souffler.
Pour aller plus loin, quelques questions à vous poser :
Est-ce que vous vous accordez le droit de ralentir, de ne pas être parfait, de demander de l’aide — ou est-ce que quelque chose se contracte dans votre corps à cette idée ?
Y a-t-il une émotion que vous ne vous autorisez jamais à montrer — et savez-vous depuis quand ?
Est-ce que vous pouvez identifier un moment où vous avez senti vos épaules descendre, votre respiration s’élargir — et ce qui l’a permis ?
Références
Schore, A. N. (1994). Affect Regulation and the Origin of the Self. Lawrence Erlbaum Associates.
Sapolsky, R. M. (2004). Why Zebras Don't Get Ulcers. Holt Paperbacks.
Van der Kolk, B. (2014). Le corps n’oublie rien. Albin Michel.
Levine, P. (1997). Waking the Tiger. North Atlantic Books.
Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Guilford Press.
Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. W. W. Norton & Company.
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
somatiquetherapie.fr | contact@somatiquetherapie.fr | 06 14 10 62 62
Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.




