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Ce que le monde d'aujourd'hui fait à nos systèmes nerveux

Dernière mise à jour : 23 avr.

À partir des travaux de Boris Cyrulnik

Nous ne sommes pas défaillants. Nous sommes les produits logiques d’une culture qui a oublié ce dont les systèmes nerveux ont besoin pour vivre et non pas seulement survivre.

Un homme arrive en cabinet

Un homme arrive en cabinet. Il n’a pas traversé de trauma majeur, pas de deuil récent, pas de rupture violente. Il dort mal, il s’emballe pour des riens, il n’arrive plus à se poser. Il dit : “je ne comprends pas ce qui m’arrive.”


Ce que cet homme vit n’est pas une défaillance personnelle. C’est ce que Boris Cyrulnik appellerait la réponse logique d’un système nerveux à un environnement qui ne lui offre plus ce dont il a besoin.


Cyrulnik pose une question inconfortable : et si ce que nous vivons collectivement dans nos corps, l’anxiété, le burn-out, l’épuisement chronique, n’était pas un problème individuel, mais le reflet fidèle de ce que notre culture fait à nos systèmes nerveux ?


Ce que la neurobiologie du développement nous apprend est clair : nous sommes des êtres façonnés par nos environnements relationnels. La rareté du lien, l’emballement du rythme, l’installation progressive de la solitude, tout cela laisse des traces dans nos systèmes nerveux.


D’abord chez les plus vulnérables. Puis chez tout le monde.


C’est une réalité que ma pratique de thérapeute psychocorporelle somatique rencontre chaque jour. Et que j’ai moi-même connue, cette solitude-là, devoir tenir, être forte, la honte de ne pas se sentir à la hauteur, sans vraiment savoir où poser ce qu’on porte. C’est ce qui m’a amenée, un jour, à consulter pour la première fois.

Est-ce que vous reconnaissez quelque chose de ce que vit cet homme, cette activation sans raison apparente, cette fatigue qui ne se résout pas ?


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Les systèmes nerveux ne sont pas faits pour vivre seuls

On naît incomplet. Le système nerveux d’un nourrisson ne peut pas se réguler seul. Il a besoin d’un autre corps, d’une autre voix, d’un autre regard pour apprendre à revenir au calme après l’activation. Ce n’est pas une métaphore. C’est de la neurobiologie.


Cyrulnik décrit trois niches sensorielles successives dans lesquelles se construisent les systèmes nerveux des êtres humains : le ventre des femmes, le corps d’une femme entourée, et la parole. Chacune est une condition du développement, pas un luxe, pas un idéal. Une nécessité biologique.


Ce qui frappe dans cette description, c’est le mot “entourée”. Pas simplement présente, entourée. Un corps de femme seule n’est pas un corps de femme entourée. Elle s’épuise, elle ne joue pas, elle ne parle pas. Et le bébé, privé de cette régulation, construit son système nerveux dans un état de sous-stimulation ou de suractivation chronique.


Stephen Porges a montré neurologiquement ce que Cyrulnik observe cliniquement : nos systèmes nerveux sont fondamentalement sociaux. Ils se régulent dans la relation, dans la voix, le regard, la co-présence. Privés de ces signaux de sécurité, ils basculent vers des états de défense, activation sympathique, hypervigilance, ou au contraire effondrement vagal.


Ce ne sont pas des choix. Ce sont des réponses automatiques à un environnement perçu comme insuffisamment sécure.

Est-ce que vous avez dans votre vie des espaces où votre système nerveux peut vraiment se poser, sans surveiller, sans anticiper, sans performer ?

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La solitude comme fait culturel

Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas une coïncidence. C’est une construction culturelle.


Les femmes sont de plus en plus seules dans les premières semaines et les premiers mois après la naissance. Le modèle occidental valorise l’autonomie, la rapidité, la performance, y compris dans la maternité. Les congés sont courts, les réseaux familiaux dispersés, les voisinages anonymes. Cyrulnik rappelle que dans de nombreuses cultures africaines, le taux de dépression du post-partum est significativement plus bas qu’en Europe ou aux États-Unis. Pas parce que les femmes y sont plus fortes, mais parce que la culture y a organisé un entourage collectif autour d’elles.


Ce que notre culture a désorganisé, d’autres cultures l’ont toujours su : qu’une mère ne devrait jamais être seule avec son bébé. Que la régulation d’un nourrisson passe par celle de sa mère. Que la régulation d’une mère passe par celle de son entourage.


Allan Schore a montré que la dépression maternelle, même légère, même transitoire, modifie la façon dont le cerveau du nourrisson se développe, en particulier l’hémisphère droit, le siège de la régulation émotionnelle. Ce n’est pas pour culpabiliser les mères, mais pour regarder ce que la culture leur impose et refuse de leur offrir.


Ce que ces bébés deviennent, ce sont les adultes d’aujourd’hui. Ceux qui arrivent en cabinet sans savoir nommer ce qui leur manque, parce qu’ils n’ont jamais vraiment su ce que c’était que de se sentir régulés, portés, en sécurité dans un lien.

Y a-t-il des personnes dans votre vie dont la seule présence vous apaise et savez-vous ce qui se passe dans votre corps quand vous êtes avec elles ?

Écrans et IA : stimulation sans régulation

Il y a une tentation, dans notre époque, de combler le manque de lien par la connexion numérique. Les écrans sont partout : dans les mains des parents, dans celles des enfants, dans les chambres, dans les moments de repas.


Cyrulnik est direct sur ce point : un écran n’est pas une relation. Il ne hoche pas la tête. Il ne module pas sa voix en fonction de l’état émotionnel de l’enfant. Il ne capte pas le tremblement d’une lèvre ou la rigidité d’une épaule. Il stimule, parfois intensément, mais il ne régule pas nos systèmes nerveux.


John Bowlby a montré que ce n’est pas la quantité de stimulation qui construit des systèmes nerveux sécures, mais la qualité de la réponse de l’autre à l’état interne de l’enfant et de l’adulte. Être vu. Être répondu. Être régulé. Ces expériences, répétées des milliers de fois, construisent ce que Bowlby appelle la base de sécurité. Aucun écran ne peut les remplacer.


L'IA : utile, mais pas régulante

Depuis peu, une nouvelle promesse s’est ajoutée : celle de l’intelligence artificielle, disponible à toute heure, toujours patiente, toujours répondante. Je comprends pourquoi elle attire. Il faut beaucoup de courage pour aller voir un thérapeute, la peur du jugement, la honte, la peur de se tromper, le coût. L’IA n’a pas ces contraintes. Pour beaucoup de personnes, c’est une première porte et ce n’est pas rien, à condition qu'elle reste un tremplin et non une porte qui se referme sur elle-même, au risque de l'épuisement nerveux.


Ce que j’observe de plus en plus en séance, c’est que les personnes qui arrivent après avoir beaucoup parlé à une IA savent énormément de choses théoriques, plus que ce que j’aurais pu leur apporter intellectuellement. Ce qu’elles ne savent pas, c’est comment l’intégrer dans leur corps. Et c'est là que le thérapeute qui passe par le corps devient indispensable.


Parce que l’IA ne co-régule pas. Elle ne perçoit pas l’état interne de l’autre. Elle ne peut pas interrompre une boucle de pensée par un silence, un regard, une présence qui signale que quelque chose a changé. Or c’est précisément dans cet espace, entre deux présences incarnées, que la transformation devient possible. On peut comprendre intellectuellement qu’on mérite de la bienveillance, on s'ouvre à la compassion. C’est dans le regard d’un autre qui nous reçoit sans juger, et dans ce que le corps ressent à ce moment-là, que quelque chose s’ouvre vraiment.

Est-ce que vous avez déjà utilisé une IA pour parler de ce que vous traversez et qu’est-ce que ça a donné, dans votre corps, après ?

Quand les récits collectifs mettent nos systèmes nerveux en alerte

Cyrulnik ajoute une dimension souvent oubliée : le récit. La troisième niche sensorielle n’est pas seulement la parole adressée au nourrisson. C’est aussi l’histoire dans laquelle un enfant grandit, et dans laquelle un adulte continue de vivre.


Ces récits ne sont pas neutres. Ils modifient directement la sécrétion des substances neurohormonales et donc l’état de nos systèmes nerveux. Un enfant à qui on dit “tu viens d’une belle culture” et un enfant à qui on dit “on a voulu tuer tes parents” ne construisent pas les mêmes systèmes nerveux, même si leurs cerveaux sont neurologiquement identiques à la naissance.


Le récit précède la biologie. Il la façonne.


Nos récits collectifs contemporains sont de plus en plus anxiogènes. Les médias amplifient les menaces, les réseaux sociaux alimentent la comparaison et le conflit, les discours publics se radicalisent. Cyrulnik observe que nous sommes devenus incapables de désaccord courtois, cette capacité à tenir une différence sans en faire une menace. Ce n’est pas qu’une question de politesse. C’est une question neurologique : des systèmes nerveux saturés de récits menaçants finissent par ne plus distinguer le danger réel de la simple différence.


Ce que nous consommons comme information chaque jour, la tonalité des titres, la violence des commentaires, la vitesse des flux, contribue à maintenir nos systèmes nerveux dans un état d’activation dont nous avons à peine conscience. Pas de trauma. Juste une pression constante, diffuse, qui s’accumule.

Le récit que vous portez sur vous-même et sur le monde, est-il plutôt une ressource ou une source d’activation chronique ?

Burn-out, épuisement, anxiété : ce que le travail thérapeutique peut offrir

L’homme dont je parlais au début a fini par comprendre que ce qu’il vivait n’était pas un mystère. Son système nerveux répondait exactement à ce qu’on lui avait appris à faire : rester en alerte, rester disponible, rester performant. Il n’avait jamais vraiment appris à se réguler, parce que personne, dans son environnement, n’avait eu les ressources pour lui apprendre.


Ce que Cyrulnik décrit à l’échelle de la culture, je le rencontre à l’échelle de chaque personne qui entre en cabinet. Des adultes dont les systèmes nerveux fonctionnent en mode survie, pas à cause d’un trauma spectaculaire, mais à cause d’une accumulation silencieuse : trop peu de lien, trop de stimulation, trop peu de répit, trop de récits menaçants.


Le travail en somatothérapie et en EMDR ne consiste pas à réparer quelque chose de cassé.


Il consiste à offrir, souvent pour la première fois, les conditions que la culture n’a pas fournies : une présence stable, une régulation partagée, un espace où nos systèmes nerveux peuvent apprendre que la sécurité est possible. Et où l’anxiété chronique peut enfin trouver un espace pour se déposer. *

Et si ce que vous ressentez dans votre corps en ce moment, cette tension, cette fatigue, cette agitation diffuse, n’était pas un défaut, mais la réponse exacte de votre système nerveux à ce que le monde lui demande ? 

✦ Vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire ? Pour quoi consulter ?

 

Références

Cyrulnik, B. (2001). Les vilains petits canards. Odile Jacob.

Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss. Basic Books.

Schore, A. N. (2003). Affect Regulation and the Repair of the Self. W. W. Norton & Company.

Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. W. W. Norton & Company.

 

À propos de l'auteure

Rachel Durant, Thérapeute psychocorporelle et somatique Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation


Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatiques trauma-informée : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.



Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma-informée et respectueuse de la personne.

 
 
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