Théorie polyvagale : ce que votre nerf vague dit de votre état intérieur
- Rachel Durant

- 7 déc. 2024
- 10 min de lecture
Vous vous sentez épuisé sans raison apparente. Vous réagissez de façon disproportionnée à des situations anodines. Ou au contraire, vous vous sentez vide, déconnecté, incapable de ressentir quoi que ce soit. Ces expériences ont souvent une origine commune : un système nerveux dérégulé, qui continue de répondre à des menaces passées comme si elles étaient encore présentes. La théorie polyvagale ne change pas seulement la façon dont on comprend le corps. Elle change la façon dont on se regarde.
Ce que cette théorie a changé pour moi
Pendant longtemps, j'ai entendu, et peut-être dit moi-même, que "quand on veut, on peut". Que la volonté suffit. Que si on n'avance pas, c'est qu'on ne fait pas assez d'efforts.
La théorie polyvagale m'a appris quelque chose de radicalement différent : "quand on peut, on veut". Ce n'est pas un jeu de mots. C'est une révolution dans la façon de comprendrece qui se passe quand quelqu'un est bloqué, figé, incapable de passer à l'actionmalgré toute la bonne volonté du monde.
Elle m'a permis de comprendre scientifiquement ce qui se passe dans le corps lorsqu'on va à son écoute. Pourquoi nous pouvons basculer en mode automatique, presque robotique, sans même s'en rendre compte. Pourquoi, lorsque notre système nerveux est effondré, passer à l'action est non seulement difficile — mais parfois neurobiologiquement impossible.
Et surtout : ce n'est pas une question de caractère. Ce n'est pas une faille. C'est un système nerveux dérégulé et grâce à la neuroplasticité, c'est réparable.
Ce que je retrouve dans mon cabinet, c'est le moment où cette compréhension arrive. Où quelqu'un réalise que ce qu'il vit n'est pas une preuve de sa faiblesse. Que son corps a fait ce qu'il pouvait. Et que quelque chose peut changer.

Le système nerveux autonome : trois circuits, pas deux
Notre système nerveux ne fonctionne pas de façon uniforme. Il dispose de plusieurs circuits aux rôles très distincts, activés selon le contexte.
Traditionnellement, le système nerveux autonome est divisé en deux branches principales : le système sympathique, responsable de la réaction combat ou fuite, et le système parasympathique, qui favorise la détente et la récupération.
La théorie polyvagale, élaborée par le neuroscientifique Stephen Porges, enrichit cette vision en distinguant deux circuits au sein du système parasympathique aux fonctions très différentes.
Le circuit ventral vagal, l'état de sécurité
Situé au-dessus du diaphragme, ce circuit est apparu tardivement dans l'évolution, en réponse au besoin de connexion sociale pour la survie. Il est relié aux organes du lien : les yeux, les oreilles, la voix, le visage.
Quand ce circuit est actif, on observe une étincelle dans le regard, une voix modulée, un sentiment d'ouverture et de connexion. C'est l'état dans lequel apprendre, ressentir et se relier aux autres est possible. Il se renforce par la répétition d'expériences sécurisantes, notamment dans la relation à l'autre.
Le circuit sympathique, l'état de mobilisation
C'est le système de survie active. Face à une menace perçue, il prépare le corps à agir : rythme cardiaque accéléré, muscles tendus, respiration rapide. En situation de sécurité, il soutient aussi l'élan vital, l'excitation, le jeu.
Le circuit dorsal vagal, l'état d'effondrement
Situé sous le diaphragme, il innerve les organes digestifs. En situation de sécurité, il permet le repos profond. En situation de menace extrême, quand fuir ou combattre n'est plus possible, il active une réponse d'immobilisation : effondrement, retrait, dissociation. C'est le mode robo, on est là, mais on n'est plus vraiment là. On fonctionne, mais sans élan, sans ressenti, sans accès à soi-même.
Vous reconnaissez-vous plutôt dans un état de sur-activation, tension, hypervigilance, agitation ou de sous-activation, engourdissement, déconnexion, vide ?
✦ Pour aller plus loin : La dissociation : quand une partie de vous s'en va pour vous protéger (à venir)
La hiérarchie des réponses : du plus récent au plus archaïque
Face à une menace, notre système nerveux ne choisit pas au hasard. Il suit une logique prévisible, du circuit le plus récent au plus ancien.
Premier temps : l'engagement social. On tente de reconnecter, de trouver de la sécurité dans la relation. Un regard, une voix, une présence, c'est la première réponse du corps au danger.
Deuxième temps : si l'engagement social échoue, le système sympathique prend le relais, combat ou fuite. Le corps se mobilise pour se protéger.
Troisième temps : si la menace est trop intense et qu'aucune issue n'est possible, le circuit dorsal vagal déclenche l'effondrement. On se retire. On disparaît un peu. On survit autrement.
Cette hiérarchie est fondamentale pour comprendre pourquoi certaines personnes « se bloquent » dans des situations qui semblent, de l'extérieur, tout à fait gérables. Ce n'est pas un choix. C'est le système nerveux qui applique sa logique de survie avec les outils qu'il a appris à utiliser.
Les états hybrides : quand les circuits se combinent
Une des découvertes les plus riches de la théorie polyvagale est que ces circuits ne fonctionnent pas toujours séparément. Leurs combinaisons créent des états très différents, parfois surprenants.
Ventral vagal + Sympathique (en sécurité) → joie, excitation, jeu, élan vital
Ventral vagal + Dorsal vagal (en sécurité) → repos profond, digestion, détente totale
Ventral vagal + Sympathique (en menace) → tentative d'apaiser la menace par la connexion, le sourire, la conciliation
Ventral vagal + Dorsal vagal (en menace) → soumission, abandon de soi pour maintenir un lien d'attachement, ce qu'on appelle le comportement de « fawn » ( faire plaisir pour survivre)
Comprendre ces états hybrides permet de mieux saisir des réactions qui semblent paradoxales : pourquoi on rit nerveusement dans une situation de stress, pourquoi on s'efface pour maintenir une relation, pourquoi on s'épuise à vouloir plaire.
Est-ce qu'il vous arrive de sourire ou de plaisanter quand vous vous sentez dépassé(e) ? De vous effacer pour maintenir la paix plutôt que d'exprimer ce que vous ressentez vraiment ?
L'immobilisation conditionnée : comprendre le trauma complexe
Certaines personnes ne traversent pas les trois étapes dans l'ordre. Leur système nerveux a appris à court-circuiter l'engagement social et la mobilisation pour aller directement à l'effondrement. Ce phénomène est central pour comprendre le trauma complexe.
Un nourrisson ou un très jeune enfant ne peut pas fuir, ni se battre contre un parent maltraitant ou une situation insupportable. La seule sortie disponible est de partir en dedans, de se dissocier de l'expérience sensorielle. Ce mécanisme s'imprime profondément dans le système nerveux et peut se reproduire à l'âge adulte, longtemps après que la menace a disparu.
La conséquence est grave : quand les circuits d'engagement social et sympathique ne s'activent plus correctement, la personne ne ressent plus la peur de façon fonctionnelle. Or la peur est précieuse, elle avertit du danger. Les personnes ayant développé une immobilisation conditionnée se retrouvent parfois répétitivement dans des situations ou des relations difficiles, non par masochisme, mais parce que le signal d'alarme interne ne fonctionne plus.
La voie de sortie passe par la reconstruction progressive de la conscience sensorielle et de l'incarnation à un rythme que la personne peut tolérer.
Avez-vous déjà eu l'impression de vous retrouver dans des situations difficiles sans comprendre comment vous y étiez arrivé(e) ? Comme si quelque chose en vous n'avait pas vu le danger venir ?
✦ Pour aller plus loin : Trauma complexe : ce que votre cerveau a vécu et pourquoi il s'en souvient autrement ( à venir)
Quand le Système Nerveux se Bloque : hyperactivation et hypoactivation
Quand le stress s'installe dans la durée, le système nerveux peut se bloquer dans deux états opposés, l'un trop activé, l'autre trop éteint.
Lorsque le stress est prolongé ou répété, il peut entraîner une dérégulation du système nerveux. Le Dr Arielle Schwartz propose de comprendre le PTSD comme un trouble du traitement sensoriel, avec deux déséquilibres principaux, hyperactivation et hypoactivation :
L'hyperactivation
Le système sympathique reste constamment activé : hypervigilance, reviviscences, cauchemars, symptômes somatiques. La personne est comme bombardée en permanence par le monde extérieur, incapable de trouver le calme, même quand la situation objective est sûre.
L'hypoactivation
La branche dorsale installe la personne dans un engourdissement, une dissociation, un vide émotionnel. Difficile de sentir son corps, ses émotions, d'évaluer si une situation est sécurisante. Ce manque de ressenti, qui devrait normalement guider les décisions, laisse la personne désorientée.
C'est l'état que beaucoup reconnaissent comme le mode robo : on fait, on gère, on avance, mais sans être vraiment là. Sans élan, sans accès à ce qu'on ressent. Et dans cet état, passer à l'action semble impossible, pas par manque de volonté, mais parce que le système nerveux n'a pas encore accès aux ressources nécessaires.
Dans les deux cas : somatisation, fatigue chronique, douleurs inexplicables, anxiété, troubles du sommeil. Ce sont des signaux que le système nerveux a besoin d'être rééquilibré.
La Co-régulation : l'importance du lien
Un des concepts les plus profonds de la théorie polyvagale est aussi le plus simple : nous ne régulons pas notre système nerveux seuls.
Dès la naissance, c'est dans la relation à l'autre que le système nerveux apprend à se réguler. Le regard, la voix, la présence d'un adulte calme et bienveillant, c'est de cette façon que l'enfant apprend que le monde peut être sûr. Et c'est aussi de cette façon que l'adulte peut apprendre à se réparer.
Lorsque nous interagissons avec une personne calme et bienveillante, notre propre système nerveux peut se synchroniser avec le sien. Le circuit ventral vagal se réactive. Un sentiment de sécurité s'installe, pas intellectuellement, mais dans le corps.
C'est pourquoi le lien thérapeutique n'est pas un accessoire du soin. Il en est souvent le cœur.
Avez-vous déjà expérimenté la co-régulation, ce sentiment de vous calmer simplement en étant en présence d'une personne apaisante ? Qu'est-ce que ça a changé dans votre corps ?
✦ Pour aller plus loin : Co-régulation : pourquoi nous avons besoin des autres pour guérir
La neuroplasticité : c'est réparable
C'est peut-être la chose la plus importante à retenir.
Le système nerveux n'est pas figé. Il est plastique, capable de créer de nouvelles connexions, de construire de nouveaux schémas de réponse, d'apprendre que la sécurité est possible.
C'est ce qu'on appelle la neuroplasticité.
Cela signifie que les patterns installés par le trauma, par des années d'hypervigilance ou d'effondrement, ne sont pas définitifs. Ils peuvent évoluer. Pas par la seule volonté, mais par la répétition d'expériences de sécurité, vécues dans le corps, à un rythme que le système nerveux peut intégrer.
Ce n'est pas « quand on veut, on peut. » C'est « quand on peut, on veut. » Et créer les conditions pour que ce pouvoir devienne possible, c'est exactement ce à quoi le travail thérapeutique sert.
Avez-vous déjà remarqué un moment, même petit, où quelque chose avait changé dans votre façon de réagir, comme si votre système nerveux avait appris quelque chose de nouveau ?
Des pratiques pour rééquilibrer le système nerveux
Comprendre ces mécanismes est le premier pas. Mais la compréhension intellectuelle ne suffit pas : le système nerveux fonctionne en dessous du seuil de la pensée consciente. C'est le corps qui a vécu les expériences, c'est par le corps que la régulation se reconstruit.
Par où commencer ? Toujours par l'observation de soi, de son système nerveux, sans jugement. Pas pour analyser, pas pour corriger immédiatement. Juste pour remarquer. Dans quel état suis-je là, maintenant ? Est-ce que je sens quelque chose dans mon corps ? Est-ce que je suis présent(e) ou un peu à côté ?
Puis viennent de petites actions, une respiration, un mouvement, un contact, pour observer les effets. Pas pour tout changer d'un coup. Pour commencer à apprendre ce qui fait du bien à ce système nerveux-là, le vôtre. Progressivement, ces petites expériences deviennent des habitudes. Et ces habitudes deviennent une façon d'être en communication avec son système nerveux, plus comme un ennemi à maîtriser, mais comme un ami qui nous veut du bien et qui a toujours cherché à nous protéger, même maladroitement.
Pour l'hyperactivation
Quand le système sympathique est en surchauffe, hypervigilance, agitation, pensées en boucle, corps tendu, l'objectif est de réactiver le frein ventral vagal pour revenir au calme.
Le travail sur la respiration : l'expiration prolongée stimule directement le nerf vague ventral et ralentit le rythme cardiaque. C'est l'un des leviers les plus accessibles et les plus immédiats.
Le toucher thérapeutique : un contact lent, contenu et bienveillant envoie au système nerveux un signal de sécurité que les mots seuls ne peuvent pas transmettre.
La relation d'écoute : être reçu sans jugement par une présence calme est en soi une expérience de co-régulation.
Pour l'hypoactivation
Quand la branche dorsale domine, engourdissement, dissociation, vide émotionnel, l'enjeu est de réveiller doucement la conscience sensorielle sans déclencher une nouvelle surcharge.
Le travail d'incarnation : des approches qui guident l'attention vers les sensations corporelles, pas à pas et à un rythme tolérable, permettent de reconstruire le lien au corps.
Le mouvement doux et expressif : le mouvement réintroduit de l'excitation sécurisante dans le système nerveux, en activant l'état hybride ventral + sympathique, de l'énergie, sans danger.
Le rythme, avant tout
Quelle que soit l'approche choisie, la règle fondamentale reste la même : aller à un rythme que le corps peut tolérer. La transformation se construit dans la répétition d'expériences de sécurité, petites mais réelles, jusqu'à ce qu'elles deviennent la nouvelle norme.
✦ Pour aller plus loin : Régulation émotionnelle : ce qui se passe dans le corps et comment développer cette capacité
Si ce n'était pas un manque de volonté, mais un système nerveux qui fait de son mieux avec ce qu'il a appris : qu'est-ce que ça changerait à la façon dont vous vous parlez à vous-même ?
Pour conclure
La théorie polyvagale opère un renversement fondamental : les réactions qu'on juge comme des défauts, l'incapacité à s'engager, le repli, l'absence d'émotion, la sur-réactivité ne sont pas des failles de caractère. Ce sont des stratégies de survie que le système nerveux a apprises, souvent très tôt, parce qu'elles étaient nécessaires à ce moment-là.
Comprendre cela change la façon dont on se regarde. Et changer la façon dont on se regarde est souvent le début d'un vrai mouvement.
Le système nerveux a appris à se protéger. Il peut aussi apprendre à se poser. Et il apprend mieux et plus durablement dans la relation à l'autre.
Si quelque chose dans cet article a résonné en vous, je vous invite à prendre contact. Un premier échange téléphonique de 15 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir ensemble si mon accompagnement peut vous convenir.
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Références
Stephen Porges : The Polyvagal Theory (Norton, 2011)
Arielle Schwartz : The Complex PTSD Workbook (Althea Press, 2021)
Bessel van der Kolk : Le corps n'oublie rien (De Boeck Supérieur, 2015)
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
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Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.



