La blessure de trahison : quand faire confiance devient impossible
- Rachel Durant

- 14 janv. 2020
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 18 heures
Ce que la trahison précoce inscrit dans le système nerveux et comment retrouver la capacité de s’ouvrir sans se perdre.
Tout vérifier, anticiper. Garder le contrôle de chaque détail parce que si on lâche, quelque chose d’essentiel risque d’échapper. Une vigilance permanente dans les relations, surveiller les mots qui ne collent pas aux actes. Derrière cette vigilance, une douleur ancienne : celle d’avoir fait confiance, de s’être ouvert, et d’avoir été trompé.
La blessure de trahison ne se manifeste pas toujours par de la méfiance affichée. Elle se manifeste souvent par une maîtrise, une façon d’occuper l’espace avec force et assurance qui cache une peur profonde : celle de s’abandonner dans le lien et de le regretter. Le corps est en alerte. Ce n'est pas une alerte aiguë, c'est une vigilance de fond, chronique qui ne se relâche jamais tout à fait.

Ce que la trahison précoce fait au système nerveux
La blessure de trahison prend racine là où l'amour et la manipulation se confondent dans ces expériences où celui ou celle dont on attendait le plus a dit une chose et en a fait une autre, a promis sans jamais tenir.
Un enfant dont une figure d’attachement proche est incohérente apprend quelque chose de précis sur la relation : elle ne peut pas être fiable. Ce n’est pas une conclusion intellectuelle. C’est une inscription dans le système nerveux, une association entre ouverture au lien et risque de trahison qui s’active automatiquement dans les relations intimes à l’âge adulte. John Bowlby a montré que ces expériences d’attachement incohérent créent des modèles opératoires internes qui filtrent toutes les relations ultérieures, le système nerveux anticipe la trahison parce qu’il l’a apprise comme règle.
Stephen Porges a montré que le système nerveux autonome évalue en permanence la fiabilité des signaux sociaux, un processus qu’il appelle la neuroception. Lorsque les évaluations ont été systématiquement déçues dans l’enfance, le système nerveux apprend à traiter les signaux d’ouverture de l’autre avec suspicion, même quand ils sont sincères. Ce n’est pas de la paraïnoïa. C’est un système nerveux qui applique ce qu’il a appris.
Judith Herman, psychiatre spécialisée dans le trauma relationnel, a documenté ces modifications durables dans la façon dont les trahisons précoces façonnent la perception des relations à l’âge adulte. Bessel van der Kolk a complété cette vision en montrant comment le corps reste en posture de défense dans les situations où il pourrait faire confiance, parce qu’il a appris que faire confiance coûte.
Est-ce que vous reconnaissez dans vos relations cette vigilance permanente — cette tendance à surveiller les incohérences, à anticiper la déception avant qu’elle arrive ?
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Comment la blessure de trahison se manifeste dans le corps et dans la vie
La blessure de trahison produit un profil relationnel paradoxal, une force apparente, une présence affirmée, qui cache une impossibilité à s’abandonner vraiment dans le lien.
Dans le corps, la blessure de trahison produit une posture de mobilisation permanente, épaules hautes et larges, mâchoire serrée, regard perçant qui évalue avant de faire confiance, respiration courte et thoracique. Le psoas, muscle profond lié au réflexe de fuite, est souvent chroniquement contracté. Le corps est prêt à ne pas être pris par surprise. C’est une vigilance corporelle installée si tôt qu’elle est devenue une façon d’être.
Dans les relations, la blessure de trahison produit une contradiction visible : un besoin intense de connexion authentique et une difficulté à tolérer la vulnérabilité qu’elle implique. La personne peut être charismatique, engagée, profondément loyale et simultanément incapable de s’abandonner dans l’intimité. Elle anticipe la déception. Elle surveille les incohérences.
Un client que j’accompagnais, fort en apparence, profondément seul, décrivait quelque chose qu’il n’avait jamais formulé : il n’avait jamais vraiment laissé quelqu’un le connaître. Dès qu’une relation devenait intime, quelque chose en lui cherchait la faille, la preuve que la confiance serait déçue. Il ne le faisait pas consciemment. Son système nerveux le faisait pour lui, appliquant avec une précision implacable ce qu’il avait appris très tôt : dans le lien intime, quelque chose finit toujours par se briser.
Est-ce que vous avez tendance à chercher la faille dans vos relations — à tester l’autre sans le formuler, à anticiper la déception avant qu’elle arrive ?
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Ce que le travail psychocorporel permet
Travailler sur la blessure de trahison, c’est offrir au système nerveux des expériences répétées d’une confiance qui tient, un lien qui ne se brise pas quand quelque chose de difficile est exprimé.
« Un jour en séance, j’ai dit quelque chose que je n’avais jamais dit à personne. Et il ne s’est rien passé de catastrophique. Vous êtes restée là. C’était étrange, presque décevant. Je cherchais la fissure et elle n’est pas venue. » Ce client décrivait ce qui constitue le cœur du travail sur la blessure de trahison : une expérience de confiance qui tient, répétée suffisamment pour que le système nerveux commence à réviser ses anticipations.
En thérapie psychocorporelle et somatique, le travail passe d’abord par le corps, par cette vigilance permanente, cette posture de mobilisation, ce psoas contracté. Pas pour forcer le relâchement, mais pour l’explorer : qu’est-ce qui se passe dans le corps quand on commence à faire confiance ? Quelle activation survient ? Et que se passe-t-il si on reste avec elle sans immédiatement se fermer ?
Peter Levine a montré que la vigilance chronique liée à la trahison peut être abordée par la voie somatique, en apprenant à reconnaître les premiers signes de l’activation, à rester avec elle sans en être submergé, à traverser la vague jusqu’à ce qu’elle se résolve dans le corps.
L’EMDR, développé par Francine Shapiro, permet de travailler sur les expériences spécifiques de trahison, les moments précis où l’enfant a conclu que la confiance mène à la déception. Le retraitement permet de les revisiter avec les ressources d’un adulte, et de modifier progressivement ce que le corps anticipe quand quelqu’un s’approche avec sincérité.
Le client dont je parlais a dit un jour : « Je commence à savoir la différence entre quelqu’un qui mérite ma confiance et mon système nerveux qui me dit que personne ne la mérite ». C’était le début d’une nouvelle liberté.
Est-ce que vous pouvez distinguer dans votre corps la différence entre une méfiance apprise et une prudence juste — entre fermer par réflexe et choisir d’ouvrir ?
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La blessure de trahison ne dit pas qu’on ne peut pas faire confiance. Elle dit que le système nerveux ne sait pas encore que la confiance peut être tenue et qu’il continue de se préparer à la déception, même quand elle ne vient pas. Ce n’est pas un choix, c’est un apprentissage ancien, inscrit profondément et comme tout apprentissage, il peut être revisité.
Pas en décidant de faire confiance. En vivant, l’expérience d’une confiance qui ne se brise pas. C’est ainsi que le système nerveux apprend, pas par la conviction, mais par l’expérience.
Pour aller plus loin, quelques questions à vous poser :
Est-ce que vous reconnaissez dans vos relations une tendance à anticiper la trahison — même quand rien ne l’annonce ?
Y a-t-il des personnes dans votre vie à qui vous n’avez jamais vraiment fait confiance — et savez-vous ce que votre corps fait quand vous vous en approchez ?
Est-ce que vous pouvez vous souvenir d’un moment où vous avez fait confiance et où ça a tenu — et comment votre corps se sentait-il dans ce moment ?
Références
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. Basic Books.
Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. W. W. Norton & Company.
Van der Kolk, B. (2014). Le corps n’oublie rien. Albin Michel.
Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss. Basic Books.
Levine, P. (1997). Waking the Tiger. North Atlantic Books.
Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Guilford Press.
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
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Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.




