La blessure de rejet : quand le corps apprend à disparaître
- Rachel Durant

- 9 janv. 2020
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 18 heures
Ce que le rejet précoce inscrit dans le système nerveux et comment le travail psychocorporel permet de retrouver le droit d’exister.
Se sentir de trop. Prendre le moins de place possible. Avoir l’impression de déranger lorsqu'on exprime un besoin, une opinion, une émotion. Fuir les situations dans lesquelles on pourrait être vu et souffrir de l’invisibilité qui en résulte. La blessure de rejet a cette particularité : elle touche à quelque chose de plus fondamental que l’estime de soi. Elle touche au droit d’exister.
Ce que cette blessure inscrit dans le corps et le système nerveux n’est pas une conviction abstraite. C’est un état physiologique, une façon d’occuper le monde, qui s’est construit très tôt, souvent avant que les mots soient disponibles pour la nommer.

Ce que le rejet précoce fait au système nerveux
La blessure de rejet ne se construit pas nécessairement dans un événement unique et violent. Elle se construit généralement dans la répétition des signaux subtils, des silences, des regards, des absences qui disent à l’enfant qu’il est de trop.
Bessel van der Kolk a montré que ce sont les expériences répétées de non-réponse, l’absence de lien, plutôt que la présence de maltraitance qui s’inscrivent le plus profondément dans le système nerveux en développement. John Bowlby a montré de son côté que ces expériences créent des modèles opératoires internes, des représentations de soi et des autres qui filtrent toutes les relations ultérieures.
Stephen Porges a montré que le circuit d’engagement social, celui qui permet de se sentir en sécurité dans la relation, de faire confiance, d’exister pleinement en présence de l’autre, se développe dans des expériences répétées de connexion sécurisante. Quand ces expériences manquent, ce circuit reste sous-développé, et le système nerveux apprend à fonctionner en retrait plutôt qu’en connexion.
Ce qui s’installe n’est pas une décision consciente. C’est un état du système nerveux, une vigilance diffuse, une anticipation du rejet dans des situations neutres, une tendance à s’effacer avant même que le rejet arrive. Le corps apprend à disparaître pour ne plus avoir à subir ce qu’il a appris à attendre.
Est-ce que vous reconnaissez dans votre façon d’être dans le monde cette tendance à vous effacer, à prendre moins de place que ce que vous occupez naturellement — et savez-vous depuis quand ?
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Comment la blessure de rejet se manifeste dans le corps et dans la vie
La blessure de rejet ne reste pas dans le passé. Elle continue de façonner la manière dont on habite son corps, dont on entre en relation, dont on perçoit sa place dans le monde.
Dans le corps, on retrouve une posture de retrait, épaules légèrement rentrées, poitrine creuse, appuis au sol fragiles, comme si le corps cherchait à prendre moins de place que ce qu’il occupe naturellement. La respiration est souvent haute et peu profonde, retenue à mi-chemin. La voix peut être basse, hésitante, avec des fins de phrases qui s’éteignent avant d’avoir fini de s’affirmer.
Dans les relations, la personne fait le moins possible pour ne pas déranger, puis souffre de l’invisibilité qui en résulte. Elle n’ose pas initier le contact, de peur d’être de trop. Et quand le contact n’arrive pas, elle l’interprète comme une confirmation. Les silences deviennent de l’indifférence. Les regards distraits deviennent du désintérêt. Le schéma se nourrit de lui-même.
Une femme que j’accompagnais décrivait une sensation constante d’être transparente, dans sa famille, dans son travail, dans ses amitiés. Elle ne prenait jamais d’initiative de contact, de peur de déranger. Elle attendait que les autres viennent vers elle et souffrait quand ils ne le faisaient pas, en interprétant leur absence comme une confirmation de son manque de valeur. Ce qu’elle portait n’était pas un jugement sur elle-même. C’était un schéma appris très tôt, la conviction que sa présence était un fardeau.
Est-ce que vous reconnaissez ce schéma, attendre que les autres viennent vers vous, puis interpréter leur absence comme un rejet et savez-vous ce que votre corps fait dans ces moments-là ?
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Ce que le travail psychocorporel permet
Travailler sur la blessure de rejet, c’est offrir au système nerveux des expériences répétées d’une présence qui ne fuit pas, d’un regard qui reste, d’un espace où exister pleinement est possible sans risque.
En thérapie psychocorporelle et somatique, le travail commence par le corps lui-même, par ces zones de retrait, ces respirations retenues, ces appuis fragiles. Pas pour les corriger de force, mais pour les explorer avec curiosité : qu’est-ce qui se passe dans le corps lorsqu'on commence à prendre un peu plus de place ? Qu’est-ce qui se contracte, qu’est-ce qui retient ?
Peter Levine a montré que les schémas de retrait et d’effacement inscrits dans le corps peuvent être abordés par la voie somatique, pas en les analysant, mais en les traversant progressivement, dans un cadre suffisamment sécurisant pour que le système nerveux commence à réviser ses anticipations.
L’EMDR, développé par Francine Shapiro, permet de travailler sur les expériences spécifiques qui ont ancré la conviction d’être de trop, les moments précis où l’enfant a conclu qu’il n’avait pas sa place. Le retraitement permet de les revisiter avec les ressources d’un adulte, et de modifier progressivement les croyances qui en sont issues.
Ce qui se construit dans ce travail, c’est ce que Daniel Siegel appelle une sécurité acquise, une capacité à s’appuyer sur des expériences de connexion sécurisante répétées jusqu’à ce qu’elles deviennent la nouvelle référence du système nerveux.
La femme que j’accompagnais a dit un jour : « J’ai senti que j’avais le droit d’être là. Pas parce que j’avais fait quelque chose pour le mériter. Juste parce que j’étais là. » C’était un moment de bascule, petit dans sa forme, immense dans ce qu’il signifiait pour son système nerveux.
Est-ce que vous pouvez vous souvenir d’un moment où vous avez existé pleinement — où vous avez été vu sans être rejeté — et comment votre corps se sentait-il dans ce moment ?
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La blessure de rejet ne dit pas qu’on n’a pas de valeur. Elle dit qu’on a appris, très tôt, à croire qu’on en avait peu et que le corps a construit sa posture autour de cette croyance. Et comme tout ce qui touche au système nerveux, cela peut changer.
Ce n'est pas se convainquant d'avoir le droit d’exister. C'est en répétant l’expérience que l’existence est possible et que personne ne disparaît en prenant sa place.
Pour aller plus loin, quelques questions à vous poser :
Est-ce que vous avez l’impression de prendre trop de place — et savez-vous dans quelles situations cette impression est la plus forte ?
Y a-t-il des moments où vous n’osez pas initier le contact par peur de déranger — et comment votre corps réagit-il dans ces moments ?
Est-ce que vous pouvez vous souvenir d’un moment où vous avez été vu sans être rejeté — et qu’est-ce que ce moment a éveillé dans votre corps ?
Références
Van der Kolk, B. (2014). Le corps n’oublie rien. Albin Michel.
Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. W. W. Norton & Company.
Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss. Basic Books.
Levine, P. (1997). Waking the Tiger. North Atlantic Books.
Siegel, D. J. (1999). The Developing Mind. Guilford Press.
Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Guilford Press.
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
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Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.




