Trauma médical et masculinité : ce que les hommes ne disent pas
- Rachel Durant

- il y a 3 jours
- 20 min de lecture
Il y a des hommes qui traversent une chirurgie cardiaque, une hospitalisation longue, un cancer, et qui reprennent le travail deux semaines plus tard en disant que ça va. Il y a des hommes qui minimisent leurs douleurs jusqu’à ce qu’elles deviennent impossibles à ignorer.
Certains n’ont jamais parlé à personne de ce qu’ils ont traversé dans un bloc opératoire, dans une chambre d’hôpital, sur une table d’examen urologique. Pas parce qu’ils n’ont rien ressenti. Parce qu’ils n’ont pas les mots. Et parce que même s’ils les avaient, ils ne sauraient pas à qui les dire.
Le trauma médical chez les hommes existe. Il est réel, il est documenté, et il est massivement sous-reconnu par le système médical, par l’entourage, et souvent par les hommes eux-mêmes. Cet article lui donne un espace.
Cet article est le deuxième d’une série de quatre sur le trauma médical. Il explore ce que le trauma médical fait spécifiquement aux hommes, comment la socialisation masculine amplifie l’inscription traumatique, et pourquoi le silence finit toujours par coûter plus cher que la parole.
✦ Pour les femmes : Trauma sexuel : ce qu’on ne nomme pas et qui en est un (à venir)
✦ Pour les parents et les adultes : Trauma médical chez l’enfant : ce que le corps a gardé (à venir)
Cet article aborde :
Ce que le trauma médical fait différemment aux hommes : mécanismes et fils rouges
La honte de la vulnérabilité et la fausse résilience
Le rapport à la douleur
Urologie, chirurgie prostatique et mémoire du corps
Chirurgie cardiaque et fragilité de l'identité masculine
Identité professionnelle, paternité et maladie
Le corps qui tient jusqu'au jour où
Libido, sexualité et intimité après un trauma médical
L'alexithymie : ne pas avoir les mots pour dire
Comment reconnaître les traces
Ce que la thérapie somatique peut faire

1. Ce que le trauma médical fait différemment aux hommes
Un système nerveux dans un corps socialisé
Le système nerveux autonome ne connaît pas le genre. Face à une menace, une chirurgie, une anesthésie, une hospitalisation, il répond de la même façon chez l’homme et chez la femme : combat, fuite, ou immobilité. Le trauma médical ne fait pas exception.
Mais ce que le corps fait ensuite de cette expérience, comment il la traite, comment il en parle, comment il demande de l’aide, est profondément façonné par la socialisation. Les hommes apprennent dès l’enfance, à ne pas montrer leur vulnérabilité, à minimiser leur douleur, à tenir sans fléchir. Ce qui peut être une force dans certains contextes devient un obstacle majeur lorsqu’il s’agit de traverser et d’intégrer un trauma.
Deux fils rouges
Derrière tous les mécanismes que cet article explore, la honte, la résistance à la douleur, l’identité qui vacille, le corps qui compense, il y a deux choses fondamentales qui se renforcent mutuellement.
La première : beaucoup d’hommes n’ont pas appris à mettre des mots sur ce qu’ils vivent, ni dans leur corps, ni dans leur tête. C’est ce qu’on appelle l’alexithymie, cette difficulté, socialement construite, à identifier et nommer ses propres états émotionnels et sensoriels.
La deuxième : ils n’ont pas appris à demander de l’aide. Demander de l’aide, c’est admettre qu’on ne gère pas seul, ce qui va à l’encontre de tout ce que beaucoup d’hommes ont appris à être.
L’un empêche de nommer, l’autre empêche de tendre la main. Ensemble, ils forment un silence qui peut durer des années, jusqu’au jour où le corps dit non à leur place.
Une précision importante
Tout ce qui est décrit dans cet article ne constitue pas forcément un trauma. Ce qui détermine si une expérience médicale laisse des traces traumatiques, c’est moins l’événement lui-même que l’état du système nerveux de la personne au moment où elle le vit. Un homme dont le système nerveux est bien régulé, qui a pu être accompagné, qui a eu les ressources pour demander de l’aide, traversera peut-être la même chirurgie sans en garder de traces durables.
Ce qui fait la différence, c’est la capacité à ressentir ce qui se passe, à le nommer, et à ne pas le traverser seul. Là où ces trois conditions manquent, le risque d’inscription traumatique augmente. Là où elles sont présentes, le système nerveux peut traiter l’expérience et passer à autre chose.
Cet article ne dit donc pas que tout acte médical traumatise. Il dit que certaines expériences, dans certains contextes, pour certains hommes, laissent des traces que le corps porte longtemps après que la guérison médicale est actée.
Une génération qui change
Ce tableau n’est pas universel. Les hommes évoluent, et la jeune génération en particulier. On voit de plus en plus d’hommes qui parlent de leur santé mentale, qui consultent, qui nomment ce qu’ils ressentent sans en avoir honte. Cette évolution est réelle et elle compte.
Elle ne supprime pas pour autant les traces de ce qui a été appris plus tôt. Même chez les hommes qui ont les mots, l’injonction à tenir peut rester présente, plus discrète, mais toujours là. Ce n’est pas un jugement sur une génération ou une autre. C’est une invitation à regarder ce qui, en vous, résiste encore à être nommé, indépendamment de l’âge.
Y a-t-il un parcours médical que vous avez traversé en gérant, sans vraiment en parler à personne, sans prendre le temps de vous arrêter ? Qu’est-ce que vous portez encore de cette période ?
✦ Pourquoi votre système nerveux reste-t-il en alerte sans raison apparente : Théorie polyvagale : ce que votre nerf vague dit de votre état intérieur
2. La honte de la vulnérabilité et la fausse résilience
Ce qu’on apprend à ne pas montrer
L’hospitalisation confronte les hommes à exactement ce qu’ils ont appris à ne pas montrer : l’impuissance, la faiblesse, la peur, la dépendance. Terry Real a montré comment l’injonction à la solidité masculine crée une souffrance qui ne se nomme pas, qui ne se montre pas, et qui se stocke. Une dépression masquée, fonctionnelle, invisible.
L’identité masculine est souvent construite autour du contrôle, du corps, des émotions, de l’environnement. La maladie et l’hospitalisation détruisent ce contrôle brutalement. Ce n’est pas seulement une menace physique. C’est une menace identitaire profonde.
La fausse résilience
Reprendre le travail deux semaines après une chirurgie cardiaque. Refuser la rééducation parce qu’on n’a pas le temps. Dire à sa famille que ça va pendant des mois alors que ça ne va pas.
Ce n’est pas de la résilience. C’est de la dissociation socialement valorisée.
Boris Cyrulnik a montré que la vraie résilience n’est pas la capacité à nier ce qu’on a traversé. C’est la capacité à le traverser et à le transformer. Ce que beaucoup d’hommes appellent aller de l’avant est souvent une façon de laisser le trauma s’installer silencieusement dans le corps, non traité, jusqu’à ce qu’il trouve une autre sortie.
Avez-vous déjà géré une expérience médicale difficile en faisant comme si elle n’avait pas vraiment eu lieu ? Qu’est-ce que ce comme si vous a coûté ?
3. Le rapport à la douleur
Minimiser jusqu’à l’impossible
Les hommes consultent plus tard. Ils minimisent leurs symptômes. Ils attendent que ce soit vraiment grave avant de demander de l’aide. Ce n’est pas de la négligence. C’est le résultat d’une socialisation qui leur a appris que la douleur est normale, que se plaindre est une faiblesse, et que tenir est une valeur.
James Pennebaker a montré que l’inhibition de l’expression de la douleur et de la détresse a des effets physiologiques mesurables sur le système immunitaire, le système cardiovasculaire, et le système nerveux. Taire sa douleur n’est pas neutre. Ça a un coût biologique.
Quand la douleur n’a pas de mots
Il y a aussi une dimension plus profonde : beaucoup d’hommes ne savent pas décrire leur douleur avec précision. Ils disent j’ai mal sans pouvoir situer, qualifier, graduer. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est le résultat d’un apprentissage corporel insuffisant.
Stephen Porges a montré que la capacité à percevoir et réguler les sensations internes, l’intéroception, se développe dans un environnement relationnel qui valide ces sensations. Un garçon à qui on dit c’est rien, sois courageux apprend à ignorer ce que son corps ressent. L’adulte qu’il devient a du mal à le lire.
Comment décrivez-vous votre douleur lorsqu’un médecin vous demande où vous avez mal ? Est-ce que vous minimisez ? Est-ce que vous avez du mal à trouver les mots ?
✦ Quand le corps parle à votre place : La somatisation : quand le corps dit ce que les mots ne peuvent plus exprimer
✦ Des douleurs qui persistent sans explication médicale : Douleurs chroniques inexpliquéées : ce que l’approche psychocorporelle ajoute à la médecine conventionnelle
4. Urologie, chirurgie prostatique et mémoire du corps
Un espace intime traité comme un territoire médical
Le toucher rectal, les biopsies de prostate, les cathéters, la chirurgie prostatique : ces actes médicaux touchent une zone du corps intimement liée à l’identité masculine et à la sexualité.
Sur la table d’examen urologique, le système nerveux peut se figer exactement comme il le ferait face à n’importe quelle autre intrusion dans une zone intime. Ce n’est pas une réaction disproportionnée. C’est de la physiologie.
Le silence après
Les conséquences d’une chirurgie prostatique sur la sexualité, troubles de l’érection, éjaculation rétrograde, perte de sensations, sont souvent peu préparées et peu accompagnées. Les hommes qui les vivent se retrouvent seuls face à quelque chose qui touche au coeur de leur identité, sans espace pour en parler. La honte est massive. Le silence l’est encore plus.
Fredric Rabinowitz a documenté comment les hommes internalisent la détresse émotionnelle plutôt que de l’exprimer. Dans le contexte urologique, cette internalisation prend une forme particulièrement douloureuse : la conviction que ce qu’on vit est une défaillance personnelle, pas une conséquence normale d’un acte médical invasif.
Ce que le corps garde
La mémoire traumatique ne se stocke pas comme un souvenir conscient. Elle se stocke dans le corps, sous forme de tensions, de réactions automatiques, de douleurs. Les examens urologiques répétés, les cathéters, les biopsies : le corps garde la mémoire de tout ça sans que le mental en soit toujours conscient.
Cette mémoire peut resurgir dans des contextes qui n’ont apparemment rien à voir : lors d’un rapport sexuel, lors d’un toucher médical anodin, lors d’une position corporelle particulière. Ce n’est pas de l’imagination. C’est de la mémoire somatique.
Si vous avez traversé un acte urologique ou une chirurgie prostatique, en avez-vous parlé à quelqu’un ? Pas seulement des aspects médicaux, mais de ce que ça a fait à votre corps, à votre image de vous, à votre sexualité ?
✦ Ce que la honte vient faire dans ce que vous portez : Honte et trauma : ce qui se cache derrière l’anxiété, le perfectionnisme et les conflits relationnels
5. Chirurgie cardiaque et fragilité de l’identité masculine
Ouvrir le thorax
Ouvrir le thorax, c’est toucher au siège symbolique de la force vitale. La cicatrice au sternum, visible, permanente, parfois longue de vingt centimètres, est un rappel quotidien de la fragilité du corps. Elle se voit sous une chemise ouverte. Elle se sent quand on soulève quelque chose. Elle est là, chaque matin, dans le miroir.
Beaucoup d’hommes ayant traversé une chirurgie cardiaque décrivent une hypervigilance corporelle intense après l’intervention. Chaque douleur thoracique réactive la peur de mourir. Chaque effort physique devient une source d’anxiété. Le corps, qui était un outil fiable, est devenu une source de menace permanente.
La peur de mourir qu’on ne nomme pas
Bessel van der Kolk rappelle que la mémoire traumatique se stocke dans le corps sous forme de réactions automatiques. Un homme qui a cru mourir sur une table d’opération porte cette expérience dans son système nerveux, sous forme de sursauts, de cauchemars, d’évitement, de colère inexpliquéée. Mais comme il n’a pas les mots pour nommer ce qui se passe, il ne fait pas le lien entre ce qu’il ressent et ce qu’il a vécu.
Ne pas pouvoir dire j’ai peur que mon coeur lâche à nouveau maintient le système nerveux en état d’alerte permanent. La peur non dite devient une peur chronique.
La cicatrice comme identité
La cicatrice au sternum change le rapport au corps. Se déshabiller devant quelqu’un. Être vu. Montrer cette marque permanente de fragilité. Certains hommes évitent la piscine, la plage, toute situation où leur corps serait visible. Ce n’est pas de la coquetterie. C’est une honte du corps qui a failli, qui a eu besoin d’être réparé.
Si vous avez traversé une chirurgie cardiaque, avez-vous eu un espace pour dire votre peur ? Pas votre courage. Votre peur. À qui auriez-vous voulu pouvoir la dire ?
6. Identité professionnelle, paternité et maladie
Quand le travail définit l’homme
Pour beaucoup d’hommes, l’identité est construite autour du travail et de la capacité à produire. Quand la maladie empêche de faire, c’est l’être entier qui vacille. Je ne sers plus à rien. Je suis un fardeau. Je ne suis plus l’homme que j’étais.
Le retour au travail après une maladie grave est souvent précipité, non pas parce que c’est médicalement justifié, mais parce que rester à la maison est insupportable. Parce que le travail est le lieu où l’homme retrouve son identité, son utilité, sa place dans le monde.
La paternité touchée
Ne plus pouvoir porter son enfant après une chirurgie. Ne plus pouvoir jouer au foot avec lui pendant des mois. Être vu comme diminué par ses propres enfants, ou croire qu’on l’est. Ces blessures-là sont rarement nommées dans le contexte médical. Et pourtant elles touchent à quelque chose de fondamental dans l’identité paternelle.
Boris Cyrulnik a montré que les liens d’attachement sont des facteurs de résilience puissants, et que leur perturbation, même temporaire, peut laisser des traces profondes. Un père qui ne peut plus être le père qu’il était, même provisoirement, traverse une perte d’identité réelle.
Ce qu’on ne dit pas à sa famille
Les hommes malades protègent souvent leur famille. Ils minimisent, ils rassurent, ils tiennent devant leurs enfants et leur partenaire. Cette protection est compréhensible et souvent bienveillante. Elle a aussi un coût : la solitude. Être entouré de gens qui vous aiment et ne pas pouvoir leur dire ce que vous traversez vraiment.
Votre maladie a-t-elle touché votre rapport au travail, à votre rôle de père, à ce que vous pensez devoir être ? Qu’est-ce qui a changé dans l’image que vous avez de vous-même ?
✦ Pourquoi le trauma affecte aussi vos relations les plus proches : Co-régulation : pourquoi nous avons besoin des autres pour guérir
✦ Comment vos premières relations continuent de façonner vos liens aujourd’hui : Théorie de l’attachement : comment nos premières relations façonnent nos liens adultes
7. Le corps qui tient jusqu’au jour où
La compensation silencieuse
Le corps masculin est souvent décrit comme robuste, endurant, capable de tenir. Et effectivement, il tient. Il s’adapte. Il trouve des stratégies de contournement : dormir moins, travailler plus, boire un peu, ne pas s’arrêter.
Gabor Maté a documenté avec précision ce mécanisme : le lien entre la répression émotionnelle chronique et l’apparition de maladies graves. Les hommes qui ne s’autorisent pas à ressentir, à nommer, à demander de l’aide, leur corps finit par parler à leur place. Pas métaphoriquement. Physiologiquement.
Le moment de rupture
Et puis un jour, quelque chose cède. Une crise cardiaque à cinquante ans. Un effondrement dépressif qui arrive de nulle part. Une maladie auto-immune. Un burn-out total. Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas de la malchance. C’est le système nerveux qui a atteint sa limite après des années de signaux ignorés.
Peter Levine a montré que l’énergie traumatique non déchargée reste stockée dans le corps, et qu’elle cherche à s’achever d’une façon ou d’une autre. Lorsqu’on ne lui donne pas d’espace conscient pour le faire, elle trouve d’autres voies. La maladie, l’effondrement, la rupture : ce sont parfois ces voies-là.
Ce que le moment de rupture peut ouvrir
Ce moment peut être terrifiant. Il peut aussi être, paradoxalement, le début de quelque chose. Le moment où le corps force enfin l’arrêt que l’homme ne s’était pas autorisé. Le moment où quelque chose de nouveau devient possible, si on accepte de s’y arrêter vraiment.
Y a-t-il eu dans votre vie un moment où votre corps a dit non ? Une maladie, un effondrement, une rupture physique ou psychique qui est arrivée après une longue période où vous teniez ? Qu’est-ce qui se passait dans votre vie à ce moment-là ?
✦ Pourquoi le corps garde la mémoire de ce que vous avez vécu : Le corps n’oublie rien : pourquoi la guérison émotionnelle passe par le système nerveux
✦ Votre corps est-il resté bloqué dans ce moment : Stress post-traumatique : pourquoi le corps reste bloqué dans le passé
Si quelque chose dans ces pages résonne déjà, vous n’avez pas à attendre la fin pour faire un premier pas. Ce test gratuit explore en 15 minutes les dimensions où votre système nerveux a le plus besoin d’attention en ce moment.
8. Libido, sexualité et intimité après un trauma médical
Un sujet qu’on n’aborde pas
Après une chirurgie lourde, une hospitalisation, un cancer, la sexualité est souvent la dernière dimension à être accompagnée, et la première à être affectée. Les consultations de suivi parlent de tension artérielle, de cicatrisation, de rééducation. Elles ne parlent pas du désir qui a disparu, de l’érection qui ne revient pas, de l’impossibilité à se sentir désirable dans un corps marqué.
Bessel van der Kolk rappelle que retrouver un rapport vivant à son corps passe par retrouver un rapport vivant aux sensations, y compris aux sensations agréables. Ce n’est pas un luxe. C’est une partie essentielle de la guérison.
Ce que le trauma fait à la sexualité masculine
Un corps qui a été objet de soins, de gestes techniques, de douleur, peut avoir du mal à redevenir un corps de plaisir et de désir. Certaines zones du corps, touchées pendant les soins, peuvent être difficiles à réinvestir dans un contexte d’intimité.
Les difficultés peuvent prendre de nombreuses formes : troubles de l’érection d’origine psychologique, dissociation pendant les rapports sexuels, évitement de l’intimité physique, sentiment d’étrangeté à son propre corps. Ces symptômes sont rarement reliés au trauma médical. Ils sont vécus comme une défaillance personnelle, une nouvelle honte qui s’ajoute à toutes les autres.
L’intimité du couple traversée
La maladie ne touche pas seulement l’homme. Elle traverse le couple. Le partenaire qui a eu peur de perdre l’autre. La sexualité mise en suspens pendant des mois. La difficulté à reprendre une intimité normale quand l’un des deux a changé, quand les rôles ont changé, quand la peur est encore là.
James Pennebaker a documenté que nommer ensemble ce qu’on a traversé, même partiellement, a des effets réparateurs sur le lien. Ce qui ne se dit pas dans le couple s’installe autrement : par la distance, l’irritabilité, le retrait.
Depuis votre parcours médical, comment vivez-vous l’intimité et le désir ? Y a-t-il des choses que vous n’avez pas pu dire à votre partenaire sur ce que vous traversez ?
✦ Pourquoi vous avez appris à aimer sans vous montrer : Amour conditionnel et inconditionnel : comment notre système nerveux nous a appris à aimer
9. L’alexithymie : ne pas avoir les mots pour dire
Une difficulté construite socialement
On reconnaît souvent ces échanges : « Comment tu te sens ? » « Bien. » « Tu as mal ? » « Un peu. » « Tu es triste ? » « Non. »
Ces réponses automatiques ne sont pas du mensonge. Elles sont le reflet d’un vocabulaire émotionnel et corporel insuffisamment développé, parce qu’on ne l’a jamais cultivé.
Ronald Levant a décrit ce qu’il appelle l’alexithymie normative masculine : cette difficulté, socialement construite, à identifier et nommer ses propres états émotionnels et corporels. Ce n’est pas une pathologie. C’est le résultat d’une socialisation qui n’a jamais appris aux garçons à nommer ce qu’ils ressentent.
Demander de l’aide : l’autre apprentissage manquant
L’alexithymie empêche de nommer. Mais même quand les mots sont là, il y a un deuxième obstacle : demander de l’aide. Tendre la main vers quelqu’un, un médecin, un thérapeute, un proche, c’est admettre qu’on ne gère pas seul. Et pour beaucoup d’hommes, c’est là que tout s’arrête.
Les normes de masculinité, le self-reliance, le stoïcisme, la dominance, sont directement corrélées à la résistance à chercher de l’aide médicale et psychologique. Les hommes qui adhèrent le plus fortement à ces normes sont ceux qui consultent le moins, qui parlent le moins, et qui accumulent le plus.
La difficulté à demander de l’aide n’est pas de la faiblesse. C’est le résultat d’un apprentissage. Et ce qui a été appris peut être désappris.
Ce que ça coûte de ne pas dire
Le silence n'est pas neutre. Ce que le corps ne peut pas exprimer par les mots finit par s'exprimer autrement : par la tension, par la maladie, par l'effondrement. C'est un coût biologique que le corps présente toujours, d'une façon ou d'une autre.
Avez-vous déjà voulu parler de ce que vous traversiez et ne pas l’avoir fait ? Qu’est-ce qui vous en a empêché ? La peur du regard des autres ? Ne pas avoir les mots ? Ne pas savoir à qui vous adresser ?
✦ Commencer à développer la capacité à ressentir et à nommer : Régulation émotionnelle : ce qui se passe dans le corps
10. Comment reconnaître les traces
Dans le corps
Une hypervigilance corporelle permanente : surveiller chaque sensation, anticiper le pire. Des douleurs chroniques sans cause organique identifiée dans des zones qui ont été opérées ou traitées. Un évitement des soins médicaux : reporter les rendez-vous, minimiser les symptômes, ne consulter qu’en dernier recours.
Des réactions physiques dans certains contextes médicaux : accélération cardiaque, transpiration, envie de fuir. Une dissociation lors des examens, être là sans vraiment y être. Un corps qui se fige dès qu’on lui demande de s’allonger et de ne pas bouger.
Dans les émotions, le travail et les relations
Une irritabilité chronique sans raison apparente. Des accès de colère qui semblent disproportionnés. Une distance émotionnelle qui s’installe avec les proches, comme si quelque chose s’était fermé. Une tristesse sourde qu’on n’arrive pas à nommer.
Au travail : une difficulté à se concentrer, une perte de motivation, une incapacité à retrouver l’énergie d’avant. Le sentiment de ne plus être le même sans comprendre pourquoi. Une tendance à compenser par le surmenage, travailler encore plus pour prouver qu’on est toujours là, toujours capable.
Dans les relations : une difficulté à accepter l’aide, même quand elle est offerte. Une tendance à minimiser ce qu’on a traversé devant les autres : c’était rien, d’autres ont vécu pire. Une impression que personne ne peut vraiment comprendre ce qui s’est passé. Un isolement progressif qui s’installe sans qu’on s’en rende compte.
Ces réactions ne sont pas des signes de faiblesse. Ce sont des réponses cohérentes d’un système nerveux qui a vécu quelque chose qu’il n’a pas encore pu intégrer.
Reconnaissez-vous l’une ou plusieurs de ces traces dans votre vie ? Y a-t-il un parcours médical que vous n’avez jamais vraiment traversé, que vous avez géré, puis rangé, sans pouvoir y revenir ?
✦ Quand le corps reste en état d'alerte longtemps après : Stress et système nerveux : ce que votre corps essaie de vous dire
✦ Ces tensions ne sont peut-être pas que physiques : Le corps, miroir des émotions : pourquoi vos tensions ne sont pas que physiques
11. Ce que la thérapie somatique peut faire
Aller chercher la mémoire là où elle est stockée
Le trauma médical est un trauma du corps. Il se traite par le corps.
Les approches cognitives, parler de ce qui s’est passé, comprendre, analyser, ont leur place. Mais elles ne suffisent pas à elles seules, parce que la mémoire traumatique n’est pas stockée dans le langage. Elle est dans les sensations, dans les réflexes, dans les tensions musculaires, dans les réactions automatiques. C’est là qu’il faut aller la chercher.
Pour les hommes en particulier, cette approche a quelque chose de libérateur : on ne demande pas de parler de ses émotions. On part du corps, de ce qu’il ressent, de ce qu’il fait, de ce qu’il évite. Le langage vient après, si et quand il vient.
Ce que ça demande et ce que ça permet
Commencer un travail somatique quand on n’a pas l’habitude de parler de son corps, quand on a appris à ignorer ses sensations, quand demander de l’aide est difficile : c’est un pas qui peut sembler énorme. Il ne l’est pas autant qu’il y paraît. Ce travail ne demande pas de tout dire d’emblée. Il demande seulement de commencer, par une sensation, par une réaction que le corps a eue, par quelque chose qu’on ne comprend pas.
Ce que ces approches permettent, c’est d’aller au contact des traces laissées dans le corps, doucement, progressivement, sans jamais forcer, pour que l’énergie bloquée puisse enfin s’achever. Que le système nerveux puisse enregistrer : c’est fini, je suis en sécurité, je peux revenir.
La vraie résilience
Boris Cyrulnik a montré que la résilience est possible à tout âge. Ce n’est pas effacer ce qui s’est passé. C’est permettre au système nerveux de ne plus en être prisonnier. C’est retrouver un rapport à son corps qui ne soit plus dominé par la vigilance, la honte ou l’évitement. C’est apprendre, peut-être pour la première fois, à mettre des mots sur ce qu’on ressent et à les dire à quelqu’un.
Ce travail demande du courage. Pas le courage de tenir. Le courage de s’arrêter.
Je suis thérapeute psychocorporelle et somatique. Ma pratique s’appuie sur la somatothérapie (méthode Camilli®), l’EMDR et le yoga somatique, en lien avec le système nerveux autonome et la théorie polyvagale. Je reçois en cabinet au Plessis-Robinson (92) et en téléconsultation. Je travaille avec des adultes, hommes et femmes, qui portent des traces médicales et cherchent à comprendre pourquoi leur corps réagit comme il réagit.
Si vous vous reconnaissez dans ce que vous avez lu, vous n’avez pas à porter ça seul. Je vous invite à me contacter pour un premier échange, sans engagement.
Si vous préférez commencer par vous situer, ce test peut vous aider à identifier par où commencer :
✦ Comment fonctionne concrètement ce type d’accompagnement : Thérapie psychocorporelle : une approche thérapeutique qui passe par le corps
Si vous pouviez dire à quelqu’un, n’importe qui, une seule chose sur ce que vous avez traversé médicalement et que vous n’avez jamais dite : quelle serait-elle ?
Questions fréquentes sur le trauma médical chez les hommes
Le trauma médical touche-t-il les hommes différemment ?
Le système nerveux autonome ne connaît pas le genre. Face à une chirurgie, une anesthésie, une hospitalisation, il répond de la même façon chez l’homme et chez la femme. Mais ce que le corps fait ensuite de cette expérience est profondément façonné par la socialisation. Les hommes apprennent, dès l’enfance, à minimiser leur douleur, à ne pas montrer leur vulnérabilité, à tenir sans fléchir. Ce qui devient un obstacle majeur lorsqu’il s’agit de traverser et d’intégrer un trauma.
Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à parler de ce que j’ai vécu médicalement ?
Deux mécanismes se renforcent mutuellement. Le premier est l’alexithymie, cette difficulté, socialement construite, à identifier et nommer ses propres états émotionnels et corporels. Le second est la résistance à demander de l’aide, qui va à l’encontre de tout ce que beaucoup d’hommes ont appris à être. L’un empêche de nommer, l’autre empêche de tendre la main. Ensemble, ils forment un silence qui peut durer des années.
Est-ce que les hommes évoluent sur ce sujet ?
Oui, et c’est réel. La jeune génération en particulier parle davantage de santé mentale, consulte plus volontiers, nomme ce qu’elle ressent sans en avoir honte. Cette évolution compte. Elle ne supprime pas pour autant les traces de ce qui a été appris plus tôt. Même chez les hommes qui ont les mots, l’injonction à tenir peut rester présente, plus discrète, mais toujours là.
Comment savoir si je porte un trauma médical ?
Les signes sont souvent discrets et rarement reliés à leur origine. Une hypervigilance corporelle permanente, des douleurs chroniques sans explication médicale, un évitement des soins, une irritabilité chronique, une distance émotionnelle qui s’installe, un sentiment de ne plus être le même sans comprendre pourquoi. Ces réactions ne sont pas des signes de faiblesse. Ce sont des réponses cohérentes d’un système nerveux qui a vécu quelque chose qu’il n’a pas encore pu intégrer.
Peut-on guérir d’un trauma médical quand on est un homme ?
Oui. Et l’approche somatique a quelque chose de particulièrement adapté : on ne demande pas de parler de ses émotions. On part du corps, de ce qu’il ressent, de ce qu’il fait, de ce qu’il évite. Le langage vient après, si et quand il vient. Ce travail demande du courage. Pas le courage de tenir. Le courage de s’arrêter.
Pour conclure
Le trauma médical chez les hommes ne ressemble pas toujours à ce qu’on imagine. Il ne se présente pas avec un visage dramatique. Il arrive dans la fatigue chronique, dans l’irritabilité, dans la distance qui s’installe, dans ce sentiment diffus de ne plus être tout à fait le même.
En dessous, il y a un système nerveux qui a fait ce qu’il pouvait, dans un corps qu’on lui avait appris à ne pas écouter. En dessous, il y a souvent un homme qui a tenu longtemps, parfois trop longtemps, et qui n’a jamais eu vraiment l’espace pour poser ce qu’il portait.
Revenir à ce corps, lui redonner un espace, apprendre à l’entendre : c’est possible. Pas brutalement, pas tout d’un coup. Mais à votre rythme, avec le bon accompagnement, quelque chose peut s’ouvrir. Une sensation. Puis une autre. Et progressivement, un rapport à vous-même que vous ne saviez peut-être plus possible.
Si quelque chose dans cet article a résonné en vous, je vous invite à prendre contact. Un premier échange téléphonique de 15 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir ensemble si mon accompagnement peut vous convenir.
contact@somatiquetherapie.fr | 06 14 10 62 62
Références
Peter A. Levine : Guérir le trauma (Interéditions)
Bessel van der Kolk : Le corps n’oublie rien (Albin Michel)
Stephen Porges : The Polyvagal Theory (Norton)
Pat Ogden, Kekuni Minton, Clare Pain : Trauma and the Body (Norton)
Gordon Gallup : recherches sur l’immobilité tonique
Gabor Maté : Quand le corps dit non (Editions de l’Homme)
James Pennebaker : Opening Up (Guilford Press)
Terry Real : I Don’t Want to Talk About It (Scribner)
Ronald Levant : recherches sur l’alexithymie normative masculine
Fredric Rabinowitz : recherches sur la masculinité et l’expression émotionnelle
Michael Kimmel : Guyland (Harper)
James Mahalik : recherches sur les normes de masculinité et comportements de santé
Boris Cyrulnik : Un merveilleux malheur (Odile Jacob)
Note légale
Cet article a une visée informative et pédagogique. Il ne se substitue pas à un suivi thérapeutique. Si vous vous reconnaissez dans ce qui est décrit et souhaitez être accompagné, je vous invite à prendre contact.
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
somatiquetherapie.fr | contact@somatiquetherapie.fr | 06 14 10 62 62
Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.

