Trauma médical : ce que votre corps a vécu et n'a pas pu dire
- Rachel Durant

- 22 mai
- 17 min de lecture
Le soin est censé guérir. Mais le corps, lui, ne fait pas toujours la différence entre ce qui le menace et ce qui le soigne. Une anesthésie, une chirurgie, un séjour en réanimation, des semaines d'immobilisation, les suites d'un accident sont autant d'expériences que le système nerveux peut enregistrer comme des traumatismes, longtemps après que la guérison médicale est actée. Ce n'est pas une question de fragilité. C'est une question de physiologie. Cet article s'adresse à toutes celles et tous ceux qui portent encore quelque chose de ces traversées, sans savoir comment le nommer.
Cet article fait partie d'une série sur le trauma médical :
✦ Pour les femmes : Trauma sexuel : ce qu'on ne nomme pas et qui en est un (à venir)
✦ Pour les hommes : Trauma médical et masculinité : ce que les hommes ne disent pas (à venir)
✦ Pour les parents et les adultes : Trauma médical chez l'enfant : ce que le corps a gardé (à venir)
Cet article aborde neuf situations et dimensions :
Ce que le système nerveux ne comprend pas
Les suites d'un accident
Comment reconnaître les traces dans le corps
La chirurgie et l'anesthésie
Les traitements lourds : chimiothérapie et radiothérapie
La réanimation et les soins intensifs
L'hospitalisation et l'immobilisation prolongée
Retrouver son corps : rééducation et reconstruction
Ce que la thérapie somatique peut faire
Vous pouvez le lire dans l'ordre ou aller directement à ce qui vous concerne.

1. Trauma médical, ce que le système nerveux ne comprend pas
Le soin perçu comme menace
Le système nerveux autonome est un système de survie. Il évalue en permanence l'environnement et répond à une seule question : suis-je en sécurité ? Quand la réponse est non, il mobilise toutes les ressources disponibles pour se défendre : combat, fuite, ou en dernier recours, immobilité, figement.
Ce mécanisme est archaïque, rapide, et non raisonnable. Il ne lit pas les ordonnances. Il ne sait pas que le bistouri est là pour aider. Il voit une menace, il répond. C'est pourquoi une intervention médicalement nécessaire peut laisser des traces traumatiques profondes, pas parce que le médecin a mal agi, mais parce que le corps a vécu quelque chose qu'il n'a pas pu traiter.
L'impuissance comme condition du trauma
Judith Herman a posé comme fondation dans Trauma and Recovery que le trauma naît moins de l'événement lui-même que de l'impuissance dans laquelle il est vécu. C'est précisément ce que produit le contexte médical : une impuissance totale et légitime. On ne peut pas refuser l'anesthésie générale et rester conscient pendant l'opération. On ne peut pas quitter la salle de réanimation parce qu'on a peur. On ne peut pas choisir qui nous touche, ni quand, ni comment.
Peter Levine a montré que le trauma survient lorsque l'énergie mobilisée pour se défendre ne peut pas s'accomplir. Dans un bloc opératoire, cette énergie n'a nulle part où aller. Elle reste. Elle attend.
Consentir sans vraiment avoir le choix
Il y a une subtilité importante ici. Le consentement médical existe : on signe des formulaires, on est informé des risques. Mais consentir quand l'alternative est mourir ou souffrir davantage, c'est consentir sous contrainte. Le système nerveux le sait, même si le mental l'accepte. Il n'enregistre pas "j'ai décidé" mais "je n'avais pas le choix".
Y a-t-il un acte médical que vous avez traversé en vous disant "c'est nécessaire, je n'ai pas le choix" et dont vous portez encore quelque chose sans savoir quoi ?
✦ Votre système nerveux reste-t-il en alerte sans raison apparente ? Théorie polyvagale : ce que votre nerf vague dit de votre état intérieur
2. Les suites d'un accident : un trauma dans le trauma
Quand le corps n'a pas le temps de reprendre pied
Un accident de voiture. Une chute grave. Un accident de travail. Ces événements ont en commun de survenir sans prévenir, en quelques secondes, sans que le corps ait pu se préparer à quoi que ce soit. Le système nerveux est projeté dans une activation maximale : adrénaline, cortisol, mobilisation totale des ressources de survie et n'a aucun espace pour redescendre.
Ce qui suit souvent aggrave la situation. Les secours arrivent. On est pris en charge, allongé, immobilisé, transporté. On arrive aux urgences dans un état de choc, physique, émotionnel, neurologique, et on entre directement dans le circuit médical : examens, radios, perfusions, peut-être bloc opératoire. Tout s'enchaîne sans pause, sans espace pour souffler, sans moment où le système nerveux peut enregistrer : le danger est passé, je suis en sécurité.
Peter Levine a montré que c'est justement cet espace, ce moment de pause qui permet de décharger, de laisser le corps trembler pour retrouver par la suite le retour au calme permettant au système nerveux de ne pas rester figé dans l'état d'activation du trauma. Lorsque cet espace n'existe pas, l'énergie mobilisée reste stockée et le trauma s'installe.
Le choc et la dissociation
Dans les heures qui suivent un accident grave, la dissociation est fréquente. On ne ressent pas vraiment la douleur. On est "ailleurs". On répond aux questions des soignants de façon mécanique. On rassure ses proches. On "gère". Ce n'est pas du courage. C'est le système nerveux qui se protège en coupant l'accès aux sensations trop intenses pour être traitées dans l'immédiat.
Gordon Gallup a documenté comment l'immobilité tonique, ce mécanisme archaïque de survie, peut être activée dans les suites immédiates d'un accident. Le corps fait le mort, même éveillé. Et quand il "revient", parfois des heures ou des jours plus tard, il revient dans un environnement hospitalier qui ne lui laisse toujours pas d'espace pour décharger ce qu'il porte.
Ce qui reste après
Les suites d'un accident peuvent laisser des traces que l'on ne relie pas toujours à leur origine. Des sursauts au volant. Une anxiété inexpliquée dans certains lieux. Des rêves récurrents. Une hypervigilance permanente. Ou au contraire une anesthésie émotionnelle, ne plus rien ressentir, ne plus se souvenir vraiment de ce qui s'est passé.
Bessel van der Kolk rappelle que la mémoire traumatique n'est pas stockée comme un récit. Elle est stockée comme des fragments, des images, des sensations, des sons qui peuvent remonter sans prévenir, des mois ou des années après l'événement, dans des contextes qui n'ont apparemment rien à voir avec l'accident.
Si vous avez vécu un accident, avez-vous eu un espace, ne serait-ce qu'un moment, pour laisser votre corps reprendre pied avant d'être pris en charge médicalement ? Ou tout s'est-il enchaîné sans pause ? Qu'est-ce que vous portez encore de cet enchaînement ?
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3. Comment reconnaître les traces dans le corps
Évitement du soin médical
Ces traumas ne se présentent pas toujours sous la forme d'un souvenir douloureux. Souvent, ils se manifestent à bas bruit, de façon que l'on ne relie pas spontanément à leur origine.
L'une des traces les plus courantes est l'évitement des soins. Reporter indéfiniment les rendez-vous médicaux. Ressentir une anxiété intense à l'idée de retourner à l'hôpital. Avoir des réactions physiques disproportionnées, nausées, palpitations, transpiration, à la simple odeur d'un couloir médical. Ce n'est pas de la négligence. C'est le système nerveux qui protège la personne de ce qu'il a enregistré comme une menace.
Hypervigilance corporelle
Après un trauma médical, le corps devient souvent une source d'inquiétude permanente. On surveille chaque sensation, chaque douleur, chaque variation. On anticipe le pire. Cette hypervigilance est épuisante et envahissante. Elle empêche d'habiter son corps sereinement et de faire confiance à ses signaux.
Stephen Porges a montré que le système nerveux en état de menace chronique maintient une activation permanente, une sorte d'alerte qui ne s'éteint jamais tout à fait. Ce n'est pas de l'hypocondrie. C'est une réponse physiologique cohérente avec ce que le corps a vécu.
Douleurs chroniques sans cause organique
Bessel van der Kolk rappelle que la mémoire traumatique se stocke dans le corps sous forme de tensions, de douleurs, de réactions automatiques. Des douleurs chroniques persistant après la guérison médicale, sans cause organique identifiée, peuvent être la trace d'un trauma non traité. La cicatrice est fermée. Le système nerveux, lui, n'a pas encore reçu le message que c'est fini.
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Dissociation et sentiment d'étrangeté au corps
Se sentir étranger à son propre corps. Regarder ses mains comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre. Ne plus reconnaître son reflet dans le miroir après une perte de poids due à la chimio, après une cicatrice importante, après une chirurgie lourde. Ces expériences de dissociation sont fréquentes après un trauma médical et rarement nommées comme telles.
Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis et Kathy Steele ont montré comment des expériences prolongées d'impuissance peuvent fragmenter la conscience : certaines parties du soi continuent à fonctionner, d'autres restent figées dans l'expérience traumatique.
Difficulté à mettre des mots sur ce qu'on a vécu
Parfois, ce qu'on ressent n'a pas de nom. On sait qu'on n'est pas comme avant. On sait que quelque chose a changé. Mais les mots ne viennent pas. James Pennebaker a montré que mettre des mots sur une expérience difficile, même par l'écriture ou en privé, a des effets physiologiques mesurables sur la santé. Nommer, c'est déjà commencer à traiter.
Reconnaissez-vous l'une ou plusieurs de ces traces dans votre vie ? Y a-t-il un parcours médical que vous n'avez jamais vraiment traversé, que vous avez subi, puis rangé, sans pouvoir y revenir ?
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4. La chirurgie et l'anesthésie
Un corps livré sans conscience
Être anesthésié, c'est confier son corps à des mains inconnues dans un état de vulnérabilité absolue. On ne sait pas ce qui se passe pendant qu'on dort. On ne contrôle rien.
Bessel van der Kolk rappelle dans Le corps n'oublie rien, que la mémoire traumatique n'est pas stockée comme un souvenir narratif. Elle est stockée dans le corps, sous forme de sensations, de tensions, de réactions automatiques. On peut n'avoir aucun souvenir conscient d'une chirurgie et pourtant porter dans le corps la trace de ce qui s'est passé.
Les opérations à répétition ou à risques
Pat Ogden souligne que les réponses incomplètes, l'énergie mobilisée pour se défendre qui n'a pas pu s'accomplir, restent actives dans le corps après l'événement. Sous anesthésie, le corps ne peut ni fuir ni se battre. Il se fige. Cette énergie figée peux rester bloquer, parfois des années.
Lorsque les opérations se répètent, chirurgies multiples, interventions à risques, retours réguliers au bloc, ce mécanisme se potentialise. Chaque nouvelle intervention réactive toutes les précédentes. Le système nerveux n'a pas le temps de décharger entre deux épisodes. La charge traumatique s'accumule, silencieusement, jusqu'à ce que quelque chose cède, sous forme de douleurs chroniques, d'anxiété, d'évitement ou d'effondrement.
Les interventions sur les organes génitaux, urinaires ou abdominaux sont particulièrement susceptibles de laisser des traces, parce qu'elles touchent des zones du corps intimement liées à l'identité et à la sexualité.
Le réveil et la désorientation
Le réveil d'anesthésie est un moment rarement accompagné. On sort du néant dans un environnement inconnu, souvent douloureux, parfois seul. La désorientation peut être intense, ne plus savoir où on est, ce qui s'est passé, pourquoi on a mal. Ce moment de confusion et de vulnérabilité extrême est lui-même un terrain fertile pour l'inscription traumatique.
Si vous avez été opéré, comment avez-vous vécu le moment avant l'anesthésie ? Et le réveil ? Avez-vous eu l'impression d'être accompagné ou seul face à quelque chose de trop grand ? Si les opérations ont été multiples, qu'est-ce que chaque retour au bloc a réactivé ?
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5. Les traitements lourds : chimiothérapie et radiothérapie
Un corps change sans qu'on l'ait choisi
La chimiothérapie impose une expérience corporelle radicale. Les nausées, la fatigue, la chute des cheveux, les modifications du goût, de l'odorat, de la sensibilité. Le corps change de façon visible, rapide, incontrôlable. Ce n'est plus tout à fait le sien.
Gabor Maté, dans Quand le corps dit non, montre comment la répression émotionnelle et l'incapacité à dire non, y compris à ce que le soin impose, contribuent à l'inscription somatique du trauma. Traverser une chimiothérapie en "faisant bonne figure", en ne se plaignant pas, en étant "courageux", peut avoir un coût physiologique considérable.
La répétition comme trauma
La radiothérapie brûle. Elle laisse des marques sur la peau, des cicatrices internes, une fatigue qui s'installe dans les os. Mais ce qui est peut-être le plus éprouvant pour le système nerveux, c'est la répétition : revenir chaque jour dans cette salle, allongé sous cette machine, immobile, sans pouvoir partir. Cinq jours sur sept, pendant des semaines.
Peter Levine a montré que la répétition d'une situation d'impuissance potentialise l'inscription traumatique. Ce n'est pas un seul événement, c'est un conditionnement progressif du système nerveux à associer ce lieu, ces sons, ces odeurs, à une menace.
Les effets secondaires minimisés
Les effets secondaires sont souvent minimisés dans l'information donnée aux patients. Ceux qui souffrent se retrouvent avec un sentiment d'échec supplémentaire. James Pennebaker a montré que l'inhibition de l'expression émotionnelle, taire ce qu'on ressent vraiment, a des effets physiologiques mesurables sur le système immunitaire et le système nerveux. Ne pas pouvoir dire "j'ai peur", "je souffre", "je ne veux plus" a un coût.
Si vous avez traversé un traitement lourd, avez-vous eu un espace pour dire ce que vous viviez vraiment ? Avez-vous eu le droit de ne pas être courageux ?
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6. La réanimation et les soins intensifs
La peur de mourir, seule dans la chambre
Un séjour en soins intensifs ou en réanimation est l'une des expériences médicales les plus susceptibles de laisser des traces traumatiques durables. Le bruit permanent des machines. L'impossibilité de dormir vraiment. La lumière artificielle qui ne distingue pas le jour de la nuit. Les gestes des soignants à toute heure, souvent sans explication. Et dans tout ça, la conscience diffuse, parfois très claire, parfois brouillée par les médicaments, qu'on est peut-être en train de mourir.
Cette peur de mourir est rarement nommée dans les services de réanimation. Les soignants sont concentrés sur les paramètres vitaux. La dimension émotionnelle, existentielle, de ce que traverse la personne alitée est souvent absente de la prise en charge.
Le PTSD post-réanimation : un phénomène documenté
L'Intensive Care Society a documenté le syndrome post-soins intensifs (PICS : Post Intensive Care Syndrome), qui inclut des symptômes de PTSD, d'anxiété, de dépression et de troubles cognitifs chez une proportion significative des patients sortis de réanimation. Ces symptômes peuvent persister des mois, voire des années après la sortie.
Ce mécanisme de fragmentation de la conscience, documenté par Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis et Kathy Steele, est particulièrement actif lors des hospitalisations longues. Certaines parties du soi continuent à fonctionner, d'autres restent figées dans l'expérience.
Ce dont on ne parle pas après
À la sortie de réanimation, on célèbre la survie. On ne parle pas toujours de ce qui reste. Les cauchemars. Les flashbacks. La difficulté à se retrouver dans un corps qui a frôlé la mort. La méfiance envers tout ce qui ressemble à un hôpital. Le sentiment d'être incompris par des proches qui sont soulagés sans mesurer ce qu'on a traversé.
Si vous avez séjourné en soins intensifs, avez-vous eu un espace pour parler de ce que vous avez vécu, pas seulement de votre état médical, mais de votre peur, de votre solitude, de ce que ça a changé en vous ?
✦ Votre corps est-il resté bloqué dans ce moment ? Stress post-traumatique : pourquoi le corps reste bloqué dans le passé
7. L'hospitalisation et l'immobilisation prolongée
La perte d'autonomie corporelle
Il y a dans l'hospitalisation une dépossession que l'on ne nomme presque jamais. On entre dans un système où le corps cesse d'appartenir à celui qui le porte. Les horaires sont imposés. Les repas arrivent quand ils arrivent. Les soignants entrent dans la chambre sans toujours frapper. On est touché, examiné, retourné, parfois à plusieurs mains à la fois, dans un état de vulnérabilité totale.
Stephen Porges a montré que le système nerveux humain est un système social : il se régule au contact des autres, dans la sécurité du lien. L'isolement prolongé, la perte de contrôle sur son propre corps, sont pour lui des menaces aussi déstabilisantes que le danger physique.
La dépendance et la honte
Se sentir faible, dépendant, réduit à ses besoins les plus primaires, ne plus pouvoir aller aux toilettes seul, ne plus pouvoir se laver, ne plus pouvoir se lever sans aide, est une expérience que peu de personnes anticipent et que beaucoup trouvent humiliante. Cette humiliation est silencieuse. On ne va pas se plaindre d'être soigné. Mais le système nerveux, lui, enregistre : je suis sans défense, je ne contrôle rien, je dépends entièrement des autres.
La perte d'intimité et le personnel débordé
Ne plus pouvoir faire sa toilette seul. Avoir besoin d'aide pour se laver, pour aller aux toilettes, pour être changé. Des gestes intimes, privés, qui appartiennent au rapport le plus personnel qu'on ait avec son propre corps, et qui deviennent soudain des actes accomplis par des mains étrangères, parfois différentes chaque jour, parfois sans un mot.
Ces gestes sont faits avec plus ou moins d'humanité, pas par malveillance, mais parce que le personnel est débordé. Une aide-soignante qui a douze chambres à faire avant neuf heures du matin ne peut pas toujours prendre le temps d'expliquer ce qu'elle fait. Elle entre, elle fait, elle repart. Ce n'est pas de la cruauté. C'est un système épuisé qui transmet son épuisement aux corps les plus vulnérables. Mais pour le système nerveux de la personne alitée, la différence entre un geste fait avec douceur et un geste fait à la hâte est immense.
Les privations et la solitude
À cela s'ajoute ce que l'hospitalisation prive. Le manque de mouvement, ce corps fait pour marcher, bouger, s'étirer, réduit à un lit. La privation sensorielle : plus de nature, plus d'air frais, plus de lumière naturelle, plus de cuisine, plus de musique choisie. Les rituels du quotidien qui disparaissent comme se lever à son rythme, préparer son café, sortir.
Et la solitude. Pas seulement la nuit, la solitude du jour aussi. Les visites qui s'espacent. Les proches qui ne savent pas quoi dire, qui repartent soulagés. La personne alitée qui sent qu'elle est devenue un fardeau, ou pire, un cas médical plutôt qu'un être humain. Être entourée de personnes et profondément seule, c'est l'une des expériences les plus déstabilisantes que le système nerveux puisse traverser.
Gordon Gallup a documenté comment l'immobilité prolongée peut activer les mêmes mécanismes physiologiques que la réponse traumatique. Se regarder dans un miroir après une hospitalisation longue, c'est parfois ne pas reconnaître ce qu'on voit. Ce décalage entre le soi d'avant et le corps d'après est lui-même une forme de deuil, rarement accompagné, rarement nommé.
Si vous avez séjourné en soins intensifs, avez-vous eu un espace pour parler de ce que vous avez vécu, pas seulement de votre état médical, mais de votre peur, de votre solitude, de ce que ça a changé en vous ?
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8. Retrouver son corps : rééducation et reconstruction
Un corps qui ne répond plus comme avant
Après un accident grave, une chirurgie lourde, une maladie longue, vient un moment que personne ne prépare vraiment : celui où il faut réapprendre à vivre dans un corps qui a changé. Un corps qui fait mal là où il ne faisait pas mal avant. Un corps qui ne peut plus faire ce qu'il faisait.
Pat Ogden souligne que le trauma corporel n'est pas seulement ce que le corps subit, c'est aussi ce qu'il perd. Et ce qu'il perd ne se voit pas toujours de l'extérieur. Les changements peuvent être visibles : une cicatrice, une amputation, une prise ou une perte de poids importante. Mais ils peuvent aussi être invisibles : ne plus pouvoir courir, ne plus pouvoir porter ses enfants, ne plus pouvoir travailler comme avant.
La rééducation : un travail long, douloureux, parfois humiliant
La rééducation est présentée comme un chemin vers la guérison. Et elle l'est. Mais elle est aussi, pour beaucoup de personnes, une expérience éprouvante qui ajoute ses propres couches traumatiques à celles déjà présentes.
Réapprendre à marcher. Réapprendre à parler. Réapprendre à avaler. Réapprendre à se servir de sa main. Ces apprentissages sont faits dans un corps douloureux, épuisé, parfois méconnaissable. La lenteur des progrès peut être vécue comme un échec. Les rechutes, comme une punition.
James Pennebaker a montré que l'inhibition de ce qu'on ressent vraiment pendant ces processus, la frustration, la honte, la colère, le découragement, a des effets physiologiques mesurables. Faire "bonne figure" pendant la rééducation coûte au corps et au système nerveux bien plus qu'on ne le dit.
Retrouver un corps fonctionnel émotionnellement
Le corps qui a traversé un trauma médical ou un accident n'est pas seulement un corps physiquement abîmé. C'est un corps émotionnellement désorienté. Les émotions peuvent être aplaties, une anesthésie générale qui dure bien après la sortie de l'hôpital. Ou au contraire explosives, des larmes qui surgissent sans raison apparente, une irritabilité qui déborde, une tristesse qui envahit tout.
Gabor Maté a montré que la répression émotionnelle, apprendre à "faire avec", à "ne pas se laisser aller", a des conséquences physiologiques profondes. La rééducation physique sans espace pour la dimension émotionnelle laisse une partie du travail inachevée.
Retrouver un corps fonctionnel sexuellement
C'est peut-être la dimension la moins accompagnée de toutes. Après un accident grave, une chirurgie lourde, une maladie longue, la sexualité est souvent la dernière roue du carrosse. On ne lui fait pas de place dans la rééducation. On n'en parle pas dans les consultations de suivi.
Un corps qui a été traumatisé, opéré, immobilisé, médicamenté, a souvent perdu le lien avec le plaisir. La libido peut disparaître, pas parce que le désir est mort, mais parce que le système nerveux est encore en mode survie. Le contact physique peut devenir source d'anxiété. Certaines zones du corps, touchées pendant les soins, peuvent être difficiles à réinvestir dans un contexte d'intimité.
Bessel van der Kolk rappelle que retrouver un rapport vivant à son corps passe par retrouver un rapport vivant aux sensations, y compris aux sensations agréables. Ce n'est pas un luxe. C'est une partie essentielle de la guérison.
Retrouver un corps fonctionnel dans ses relations
La maladie, l'accident, l'hospitalisation ne touchent pas seulement la personne qui les traverse. Ils traversent aussi les relations et laissent des traces dans le tissu de ce qui liait les gens entre eux.
Du côté de la personne touchée : la dépendance imposée par la maladie peut générer une honte profonde, un sentiment d'être un fardeau pour ses proches. Le retour à la maison peut être plus difficile qu'anticipé, on n'est plus tout à fait la même personne, et les proches n'ont pas changé de la même façon.
Du côté des proches : les aidants traversent leur propre trauma. La peur de perdre l'autre, l'épuisement de l'accompagnement, la sidération face à la souffrance, tout cela laisse des traces. Et souvent, personne n'en parle, parce que "c'est l'autre qui est malade".
Avec les enfants, la complexité est particulière. Comment expliquer à un enfant que son parent n'est plus tout à fait disponible ? Et pour l'enfant qui a vu son parent malade, hospitalisé, transformé, qu'est-ce que ça laisse ?
La souffrance non dite dans une relation finit par s'exprimer autrement, par la distance, l'irritabilité, le retrait, parfois la rupture. James Pennebaker a documenté que nommer ensemble ce qu'on a traversé, même partiellement, a des effets réparateurs sur le lien.
Le décalage entre la guérison médicale et la guérison vécue
Il y a un moment, souvent, où les médecins annoncent : "Vous êtes guéri." Les examens sont bons. Les paramètres sont normaux. La rééducation est terminée. Et pourtant, quelque chose ne va pas. Le corps ne se sent pas guéri. Il est fatigué, méfiant, douloureux, étranger à lui-même.
Stephen Porges a montré que le système nerveux autonome peut rester en état d'activation longtemps après que la menace a disparu, parce qu'il n'a pas reçu les signaux suffisants pour enregistrer que c'est vraiment fini. Ce n'est pas dans la tête. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est de la physiologie.
Avez-vous vécu ce décalage entre "guéri médicalement" et "guéri vraiment" ? Y a-t-il une dimension, physique, émotionnelle, sexuelle, relationnelle, que vous n'avez pas encore pu réinvestir ?
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9. Ce que la thérapie somatique peut faire
Aller chercher la mémoire là où elle est stockée
Le trauma médical est un trauma du corps, il se traite par le corps.
Les approches cognitives, parler de ce qui s'est passé, comprendre, analyser ont leur place. Mais elles ne suffisent pas à elles seules, parce que la mémoire traumatique n'est pas stockée dans le langage. Elle est dans les sensations, dans les réflexes, dans les tensions musculaires, dans les réactions automatiques. C'est là qu'il faut aller la chercher.
Je suis thérapeute psychocorporelle et somatique. Ma pratique s'appuie sur la somatothérapie (méthode Camilli®), l'EMDR et le yoga somatique, en lien avec le système nerveux autonome et la théorie polyvagale. Ce que ces approches permettent, c'est d'aller au contact des traces laissées dans le corps, doucement, progressivement, sans jamais forcer, pour que l'énergie bloquée puisse enfin s'achever. Que le système nerveux puisse enregistrer : c'est fini, je suis en sécurité, je peux revenir.
Ce n'est pas un travail linéaire. Ce n'est pas toujours rapide. Mais il est possible. Le trauma est réversible. Le corps sait guérir, il a besoin d'un espace pour le faire.
Si vous vous reconnaissez dans ce que vous avez lu, vous n'avez pas à porter ça seul. Je vous invite à me contacter pour un premier échange, sans engagement, via la page contact.
Si votre corps pouvait parler de ce qu'il a traversé, sans minimiser, sans "c'était nécessaire", sans "d'autres ont vécu pire", qu'est-ce qu'il dirait ?
✦ Comment fonctionne la thérapie somatique ? Thérapie psychocorporelle : une approche thérapeutique qui passe par le corps
Références
• Peter A. Levine : Guérir le trauma, Interéditions
• Bessel van der Kolk : Le corps n'oublie rien, Albin Michel
• Stephen Porges : The Polyvagal Theory, Norton
• Pat Ogden, Kekuni Minton, Clare Pain : Trauma and the Body, Norton
• Judith Herman : Trauma and Recovery, Basic Books
• Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis, Kathy Steele : Le moi hanté, De Boeck
• Gordon Gallup : recherches sur l'immobilité tonique
• Gabor Maté : Quand le corps dit non, Editions de l'Homme
• James Pennebaker : Opening Up, Guilford Press
• Intensive Care Society : Post Intensive Care Syndrome (PICS)
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
somatiquetherapie.fr | contact@somatiquetherapie.fr | 06 14 10 62 62
Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.



