La dissociation : quand une partie de vous s'en va pour vous protéger
- Rachel Durant

- il y a 5 jours
- 10 min de lecture
On parle de dissociation comme d’un phénomène rare, presque psychiatrique. Quelque chose qui arrive aux autres, aux cas sévères, aux diagnostics complexes. Pourtant, si je vous demandais si vous avez déjà conduit sans vous souvenir du trajet, souri alors que quelque chose s’était effondré à l’intérieur, été physiquement présent quelque part sans vraiment y être : vous reconnaîtriez probablement quelque chose.
Ce n’est pas de la folie. Ce n’est pas rare. C’est humain.

Ce que j’ai appris sur le fait de partir
Il m’a fallu du temps pour reconnaître mes propres façons de dissocier. Elles ne ressemblaient pas à ce qu’on décrit dans les manuels. Pas de perte de mémoire spectaculaire, pas de vide apparent. Juste cette façon subtile de m’anesthésier, de mettre quelque chose entre moi et ce que je ressentais. D’être là sans être tout à fait là.
Ce que j’ai compris plus tard, c’est que ces formes d’anesthésie sont partout autour de nous. Le grignotage compulsif, l’alcool, les drogues, les écouteurs vissés sur les oreilles pour ne plus entendre le monde, le scrolle infini, les séries enchaînées jusqu’au bout de la nuit. Des façons socialement banalisées, parfois même valorisées, de ne plus être dans son corps. De tenir à distance ce qui déborde. Ce n’est pas un manque de volonté. C’est un système nerveux qui cherche comment survivre.
Reconnaître ces mécanismes en moi a été l’un des tournants de mon propre cheminement. Et c’est aussi ce que je rencontre, sous des formes toujours différentes, dans mon cabinet, chez des personnes qui savent souvent très bien que quelque chose ne va pas, mais qui ne savent pas encore mettre de mots dessus.
Avant de parler de ce qu’on peut en faire, il faut comprendre ce qui se passe vraiment et pourquoi le corps choisit de partir.
Ce qu’est vraiment la dissociation
La dissociation n’est pas une maladie. C’est une réponse. Une réponse du système nerveux autonome face à ce qui est trop, trop douloureux, trop écrasant, trop insurmontable pour être traversé autrement.
Dans la théorie polyvagale de Stephen Porges, elle correspond à l’état dorsal vagal, le plus ancien de nos états nerveux, partagé avec les reptiles. Quand fuir n’est plus possible, que combattre ne sert à rien, qu’il n’y a plus d’énergie, plus d’issue. Le système nerveux fait ce qu’il fait depuis des millions d’années : il se ferme, éteint les lumières et part.
C’est comme faire l’autruche, pas par lâcheté, par nécessité. Ne plus voir ce qu’on ne peut pas changer. Ne plus sentir ce qu’on ne peut pas fuir. C’est, d’une certaine façon, un peu mourir pour survivre.
Ce que je trouve important de dire ici, c’est que ce mécanisme n’est pas une faiblesse. C’est une intelligence. Celle d’un système nerveux qui a fait ce qu’il pouvait, avec ce qu’il avait, pour vous permettre de continuer.
Un état que nous partageons tous
La dissociation n'est pas un état binaire, présent ou absent. C'est un état qui existe à des degrés très différents.
À une extrémité, des expériences ordinaires : la rêverie, l’absorption dans un film, arriver quelque part sans se souvenir du chemin. Le quotidien de chacun.
Plus loin : se sentir à côté de soi. Observer sa propre vie comme depuis l’extérieur. Avoir l’impression que le monde est irréel, que les émotions appartiennent à quelqu’un d’autre. Ne plus ressentir grand-chose, ou ressentir sans pouvoir nommer. Ne pas se souvenir de pans entiers d’une conversation, d’une journée. Ce qu’on appelle parfois dépersonnalisation ou déréalisation, cette sensation d’être coupé de soi-même, de flotter à côté de sa propre vie.
À l’autre extrémité se trouve le trouble dissociatif de l’identité. Ce n’est pas la schizophrénie, il n’y a pas de rupture avec la réalité, pas de voix extérieures. C’est le même mécanisme que chacun d’entre nous utilise, poussé à son maximum, en réponse à des traumas précoces et répétés d’une intensité extrême. Des parties de la personnalité se sont développées de façon distincte pour porter ce qui était trop lourd à tenir d’un seul tenant.
C’est l’extrémité du spectre, pas une autre planète. Le même voyage, juste beaucoup plus loin.
✦ Ce qui se passe dans votre système nerveux quand vous basculez dans cet état : Théorie polyvagale : ce que votre nerf vague dit de votre état intérieur
✦ Pourquoi le corps prend les décisions avant même que vous en ayez conscience : Le système nerveux autonome : quand le corps décide avant vous
Pourquoi on s’accroche au mental
C’est l’une des choses que j’observe le plus souvent en séance. Vous êtes là, mais vous n’êtes pas là. Vous parlez, vous analysez, vous expliquez, parfois avec une précision remarquable, un vocabulaire très élaboré. Mais quelque chose manque. Une présence. Un contact.
Le corps est devenu lointain, presque dangereux. Parce que c’est dans le corps que vivent les sensations. Et les sensations, c’est ce qu’on fuit. Alors on s’accroche au mental. On cogite, on tourne, on réfléchit à l’infini. Le mental devient une bouée, un endroit où on peut exister sans avoir à ressentir. Les émotions sont là, quelque part dans le corps, mais inaccessibles.
Ce n’est pas de la superficialité. Ce n’est pas un manque d’intelligence émotionnelle. C’est une protection sophistiquée, mise en place souvent très tôt, pour survivre à ce qui était insupportable.
Les formes que ça prend dans la vie quotidienne
La dissociation ne se présente pas toujours avec un visage clinique. Elle peut ressembler à une fatigue chronique qui ne cède pas au repos. À un rapport à la nourriture, à l’alcool, aux écrans, au travail qui a quelque chose de compulsif, non pas par plaisir, mais pour ne plus penser, ne plus sentir. À une difficulté à rester dans une conversation profonde sans décrocher. À cette tendance à rire ou à minimiser quand quelque chose de douloureux est touché. À une impression persistante d’être dans le brouillard, de regarder votre vie se dérouler sans vraiment y être.
Elle peut aussi ressembler à des douleurs chroniques sans explication médicale claire, à un sommeil perturbé, à des somatisations que le corps exprime faute d’autre langage disponible.
Ce sont des façons d’être un peu absent à vous-même. Et souvent, elles passent totalement inaperçues, y compris pour vous.
Est-ce qu’il vous arrive de vous retrouver dans votre tête sans savoir comment vous y êtes arrivé ? D’avoir du mal à dire ce que vous ressentez dans votre corps à un moment précis ?
✦ Pourquoi le corps reste coincé même quand la tête a compris : Stress post-traumatique : pourquoi le corps reste bloqué dans le passé
Ce que la dissociation protège et ce qu’elle coûte
La dissociation a d’abord été une solution. Souvent une solution brillante, pour un enfant ou un adolescent qui n’avait pas d’autre moyen de tenir.
Face à une situation trop dure, trop longue, trop insupportable, une violence, une absence, une instabilité chronique, le système nerveux a trouvé un moyen de ne pas être entièrement là pour ça. De préserver quelque chose. De continuer à fonctionner malgré tout.
Janina Fisher appelle cela la dissociation structurelle et qu'Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis et Kathy Steele ont formalisé dans leurs travaux sur la traumatisation chronique, décrit comment la personnalité se fragmente pour porter ce qui était trop lourd. Une partie de la personne continue d’aller au travail, de s’occuper des enfants, de sourire aux réunions de famille. Une autre partie porte la mémoire émotionnelle du trauma, les sensations, les peurs, la douleur, souvent sans que la première y ait consciemment accès.
C’est ce que je rencontre régulièrement en séance. Des personnes qui fonctionnent, qui tiennent, qui font bonne figure. Et qui portent en même temps quelque chose de très lourd, sans toujours savoir d’où ça vient ni pourquoi ça ne passe pas.
✦ Pourquoi ça ne passe pas malgré le travail déjà fait : Trauma complexe : ce que votre cerveau a vécu et pourquoi il s’en souvient autrement
Ce qu’elle coûte à l’âge adulte
Mais ce qui protège dans un contexte de danger devient un obstacle quand le danger n’est plus là.
Vous avez appris à ne pas sentir votre corps et vous ne savez plus vous en faire un allié. Vous passez à côté de vos propres signaux : la fatigue avant l’épuisement, la tension avant l’explosion, la tristesse avant la dépression. Vous construisez votre vie dans votre tête, et restez à distance de ce que vous vivez vraiment.
Les relations en souffrent aussi. Être vraiment présent à l’autre demande d’être d’abord présent à soi. Quand le contact avec vous-même est partiel, le contact avec l’autre l’est aussi. Vous pouvez être là sans être là, et les deux personnes le ressentent, même si elles ne savent pas le nommer.
Avez-vous l’impression d’être parfois à côté de vous-même ? Que certaines émotions vous appartiennent moins que d’autres ?
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✦ Ce que la honte vient faire dans tout ça : Honte et trauma : ce qui se cache derrière l’anxiété, le perfectionnisme et les conflits relationnels
✦ Si vos relations vous semblent compliquées sans que vous sachiez vraiment pourquoi : Difficultés relationnelles : et si ce n’était pas un problème de caractère ?
✦ Rencontrer la part de vous qui attend encore d’être entendue : L’enfant intérieur : rencontrer la part de soi qui attend encore d’être entendue
Revenir sans forcer
Peter Levine, pionnier de l'approche somatique du trauma, appelle pendulation ce mouvement entre le difficile et le sûr. C'est toucher quelque chose de chargé, puis revenir vers une sensation neutre et recommencer.
Le retour à soi, après des années de dissociation, ne se fait pas en décidant simplement d’être plus présent. Ce serait comme demander à quelqu’un qui a peur de l’eau de plonger directement au fond.
Le travail se fait progressivement. Par touches. En commençant par des sensations neutres : la chaleur d’une tasse dans les mains, le contact des pieds sur le sol, la texture d’un tissu. Des points d’ancrage qui ne menacent pas, qui n’activent rien, mais qui habituent le système nerveux à l’idée que le corps peut être un endroit sûr.
Puis, peu à peu, en allant vers ce qui est plus chargé. Avec du soutien. Avec du temps. En permettant au système nerveux de traverser ce qu’il avait dû éviter, pas tout d’un coup, mais à son rythme.
Ce que je vois revenir
Ce qui me touche le plus dans ce travail, c’est la petitesse de ce qui change tout.
Une respiration qui s’ouvre, juste un peu plus profonde que les précédentes. Un mouvement spontané, une main qui se pose sur le ventre sans qu’on l’ait demandé. Un mot qui arrive du corps plutôt que de la tête. Un silence différent des autres.
C’est la vie qui revient dans un corps qui semblait absent. Pas spectaculairement. Doucement. Par tout petits instants qui paraissent presque insignifiants, et qui ne le sont pas du tout.
C’est souvent dans ces moments-là aussi que quelque chose se crée entre le thérapeute et le client. Une alliance qui ne passe pas par les mots ni par l’analyse, mais par le fait d’avoir été là, accompagné, quand quelque chose de vivant a refait surface.
Dans mon travail, je crée d’abord les conditions pour que cette présence devienne possible, et supportable. Cela peut passer par des exercices de conscience corporelle très doux, par l’apprentissage du langage des sensations, par la pendulation : toucher quelque chose de difficile, puis revenir vers quelque chose de sûr, et recommencer. Le but n’est pas de tout intégrer immédiatement. C’est de rendre le retour à soi moins menaçant, et progressivement, plus possible.
Qu’est-ce qui, dans votre vie, vous aide à vous sentir présent, vraiment là, dans votre corps et dans le moment ?
✦ Développer concrètement la capacité à ressentir sans être débordé : Régulation émotionnelle : ce qui se passe dans le corps et comment développer cette capacité
✦ Pourquoi vous ne pouvez pas guérir seul : Co-régulation : pourquoi nous avons besoin des autres pour guérir ?
✦ Commencer à habiter votre corps autrement : Habiter son corps : respiration, mouvement et voix, trois chemins pour revenir à soi
Questions fréquentes sur la dissociation
Comment savoir si je dissocie ?
Les signes les plus courants sont une impression d’être à côté de soi, de regarder sa vie de l’extérieur, d’avoir du mal à ressentir ses émotions ou à les reconnaître comme siennes. Une fatigue chronique inexpliquée, un rapport compulsif aux écrans, à la nourriture ou à l’alcool, des trous de mémoire dans des conversations ou des journées entières peuvent aussi en faire partie. Ce n’est pas toujours spectaculaire. C’est souvent très discret.
La dissociation est-elle liée au trauma ?
Pas exclusivement, mais très souvent. Le système nerveux apprend à dissocier face à ce qui est trop intense, trop long ou trop insurmontable. Cela peut être un trauma majeur, mais aussi une instabilité chronique, une absence affective répétée, un environnement imprévisible. Le trauma n’a pas besoin d’être grave pour laisser des traces.
Peut-on guérir de la dissociation ?
Le mot guérir n’est peut-être pas le plus juste. C’est plutôt une question de revenir progressivement à soi. D’apprendre à habiter son corps, à tolérer les sensations, à reconnaître ses émotions sans en être débordé. C’est un travail qui se fait dans le temps, avec du soutien, et qui est tout à fait possible.
Quelle thérapie pour la dissociation ?
La thérapies psychocorporelle somatique travaille en reliant le corps à ce qui a été vécu. C'est dans ce cadre que j'utilise la la somatothérapie, l’EMDR, le yoga somatique. Ce sont des approches trauma-informées qui ne demandent pas de tout revivre ou de tout comprendre intellectuellement, mais qui permettent au système nerveux de traverser ce qu’il avait dû éviter, à son rythme.
Pour conclure
La dissociation n’est pas une bizarrerie. Ce n’est pas un signe de folie. C’est l’une des réponses les plus intelligentes que le système nerveux humain ait développées face à l’insupportable.
Mais elle a un prix. Elle coûte la présence à soi. Elle coûte le contact avec le corps, avec les émotions, avec les autres. Elle maintient une forme de survie, et empêche parfois d’accéder à une forme de vie.
Revenir à soi est possible. Pas brutalement, pas tout d’un coup. Mais à votre rythme, avec les bons outils et le bon accompagnement, quelque chose peut se rouvrir., une sensation, puis une autre. Puis, progressivement, une présence à vous-même que vous ne saviez peut-être plus possible.
Une question pour terminer
Si cette façon de partir, dans votre tête, dans vos habitudes, dans l’absence, avait été la seule façon possible de tenir à un moment de votre vie : est-ce que ça changerait quelque chose à la façon dont vous vous regardez aujourd’hui ?
Si quelque chose dans ces pages a résonné en vous, je vous invite à me contacter. Un premier échange téléphonique de 15 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir ensemble ce qui est possible.
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Références
Stephen Porges : The Polyvagal Theory (Norton, 2011)
Janina Fisher : Healing the Fragmented Selves of Trauma Survivors (Routledge, 2017)
Bessel van der Kolk : Le corps n’oublie rien (De Boeck Supérieur, 2015)
Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis & Kathy Steele : The Haunted Self (Norton, 2006)
Peter Levine : Réveiller le tigre (Socrate Éditions Promarex, 2013)
Note légale
Cet article a une visée informative et pédagogique. Il ne se substitue pas à un suivi thérapeutique. Si vous vous reconnaissez dans ce qui est décrit et souhaitez être accompagné, je vous invite à prendre contact.
À propos de l'auteure
Rachel Durant, Thérapeute psychocorporel somatique,
Le Plessis-Robinson (92350) et téléconsultation
Rachel Durant accompagne les personnes en épuisement nerveux, en trauma ou en quête de reconnexion à elles-mêmes, à travers des approches psychocorporelles somatique : somatothérapie (méthode Camilli®), EMDR et yoga somatique. Elle propose des séances individuelles et des ateliers collectifs.
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Cet accompagnement ne se substitue pas à un suivi médical. Il le complète dans une approche holistique, trauma informée et respectueuse de la personne.


